Tribune de M. Bernard Kouchner et M. David Miliband

TRIBUNE DU MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES ET EUROPEENNES, M. BERNARD KOUCHNER, ET DU MINISTRE BRITANNIQUE DES AFFAIRES ETRANGERES ET DU COMMONWEALTH, M. DAVID MILIBAND, DANS LE QUOTIDIEN "LE MONDE"

(Paris, 7 septembre 2007)

Aucun Européen n’a oublié les atrocités dont les Balkans furent le théâtre dans les années 90. Aucun Européen n’a oublié les scènes de violence, les assassinats et les déportations massives. Au moment où le sort du Kosovo revient sur le devant de la scène, aucun Européen ne doit oublier la tragédie qui a motivé l’intervention de la communauté internationale : nous affrontons aujourd’hui le dernier avatar de l’éclatement de l’ancienne Yougoslavie.

Souvenons-nous. Le retour de cette région à la stabilité et à la normalité s’est fait notamment grâce à l’action de l’Union européenne : les Européens ont envoyé dans les Balkans des contingents militaires et des effectifs de police internationaux, ainsi qu’une aide financière conséquente. Et la perspective d’une entrée dans l’Europe a favorisé dans les pays de la région l’adoption de réformes cruciales.

Cette volonté d’assurer la stabilité du continent et l’avenir des Balkans doit aujourd’hui guider notre approche du Kosovo. Notre approche tient aussi compte du caractère très spécifique du Kosovo et de son histoire récente.

Souvenons-nous encore. Quand en 1999 le Conseil de sécurité des Nations unies a mis fin au conflit au Kosovo, il a prévu un processus politique pour déterminer son futur statut. Ce processus est arrivé à son terme au début de cette année. Après 14 mois de laborieuses négociations entre Belgrade et Pristina, Martti Ahtisaari, envoyé spécial du Secrétaire général de l’ONU, a élaboré un projet tenant compte au mieux des positions des deux parties. Ses propositions reconnaissent les aspirations à l’indépendance de l’écrasante majorité de la population du Kosovo tout en offrant des garanties étendues à la communauté serbe.

Nous avons intensément travaillé ce printemps, au sein du Conseil de Sécurité, sur une résolution qui mettrait en œuvre les propositions de M. Ahtisaari et réglerait définitivement le problème de l’avenir du Kosovo. La Russie et la Serbie ont affirmé qu’une poursuite des pourparlers entre Belgrade et Pristina pourrait mener à un autre règlement. La voie du Conseil de sécurité était bloquée, mais il fallait tout faire pour parvenir à un accord. A l’initiative de la France, le Groupe de contact auquel nous participons avec nos partenaires Allemands, Italiens, Russes et Américains a proposé le lancement d’un tour de négociations conduites par une troïka Union européenne/Etats-Unis/Russie. Celles-ci devraient être les dernières. Le représentant européen au sein de cette troïka est l’excellent Ambassadeur allemand Wolfgang Ischinger. Le Secrétaire général des Nations unies, M. Ban Ki Moon, a demandé au Groupe de Contact de lui rendre son rapport au plus tard le 10 décembre. Le Royaume-uni organisera une réunion des ministres du Groupe de contact à New York le 27 septembre pour évaluer les progrès.

Il faut maintenant que les parties abordent cette nouvelle phase de discussions dans un esprit audacieux et constructif. Certaines possibilités doivent encore être explorées. Une solution satisfaisante pour tous pourra peut-être être trouvée. Si tel est le cas, nous la soutiendrons. Les parties doivent comprendre que leur intérêt commun est de travailler avec la troïka pour élaborer des propositions sérieuses, pour progresser, et tenter de combler un fossé jusqu’alors infranchissable.

Car, comme l’a signifié le Groupe de contact au moment de lancer ce nouveau processus, si Belgrade persiste à trouver les conclusions de M. Ahtisaari inacceptables, la responsabilité lui reviendra de proposer des alternatives susceptibles d’être acceptées au Kosovo. Quant à Pristina, il lui revient de réfléchir aux moyens de convaincre la Serbie et les Serbes du Kosovo de son attachement à un Kosovo multiethnique, débarrassé de toute discrimination.

Nous espérons sincèrement que les parties seront parvenues à un accord. Mais, disons-le clairement, si aucun accord n’est possible, les propositions de M. Ahtisaari resteront à nos yeux la meilleure façon d’avancer. Car une chose est certaine : le statu quo actuel n’est pas une solution. La région est encore fragile. La stabilité, la réconciliation interethnique et le développement économique, plus que jamais nécessaires, dépendent d’une détermination claire et définitive du statut du Kosovo.

Nous le savons : le Kosovo sera un test majeur pour notre politique étrangère et de sécurité commune. Il nous faudra démontrer que, malgré nos différences, malgré les éventuelles difficultés au sein du Conseil de sécurité, nous sommes prêts à faire bloc pour assurer la stabilité au Kosovo et permettre à l’Union européenne de jouer le rôle qui lui revient naturellement. Notre message est clair : le Kosovo est une responsabilité européenne à laquelle nous ne devons pas nous dérober. Il en va de notre sécurité à tous. L’Union a d’ailleurs planifié son plus important déploiement civil à venir sur le territoire. Le moment venu, nous devrons être capables de tenir nos engagements.

La Serbie est essentielle à l’avenir de la région. Notre vœu commun est qu’elle rejoigne rapidement l’Union européenne, dès que les derniers obstacles auront été levés. A cet égard, la pleine coopération de Belgrade avec le Tribunal international de La Haye est essentielle. Nous devons aussi souligner qu’il est difficile d’envisager que la Serbie puisse entrer dans l’Union européenne sans que la question du Kosovo ait été résolue. Dire cela n’est pas faire du chantage, mais rappeler une évidence. Le règlement du statut du Kosovo ne sera pas une punition pour la Serbie, mais une solution durable pour l’ensemble de la population du Kosovo et, au-delà, pour toute la région qui doit enfin pouvoir se tourner vers l’avenir.

La principale leçon des guerres des années 90 est la responsabilité de la communauté internationale, qui doit être capable de mener une action concertée et déterminée. C’est pourquoi il est impératif que la question du statut du Kosovo soit réglée. Nous y sommes résolus. Nous sommes également résolus à ce que l’Union européenne, qui s’est tant investie dans les Balkans, continue d’y jouer un rôle crucial et décisif. La politique extérieure de l’Union européenne est née dans les Balkans, elle ne doit pas périr dans les Balkans./.

David Miliband, ministre britannique des Affaires étrangères.

Bernard Kouchner, ministre français des Affaires étrangères et européennes, ancien représentant spécial du Secrétaire général des Nations unies au Kosovo.

publié le 10/09/2007

haut de la page