Rares sont les figures politiques françaises qui font l’unanimité. C’est pourtant le cas de Simone Veil, qui dispose d’une aura morale incontestable.
Ancienne présidente du Parlement européen mais également en charge de nombreuses fonctions au ministère de la Justice, Simone Veil est aujourd’hui membre du Conseil constitutionnel, institution chargée, à titre principal, du contrôle de la constitutionnalité des lois. Elle est d’abord et surtout l’une des figures politiques françaises les plus populaires, admirée pour son courage politique et personnel. En effet, si Simone Veil a connu à 17 ans l’enfer du camp d’Auschwitz, où elle a perdu une partie de sa famille, la suite de son parcours n’a été animée que d’une obsession : celle de la modernisation de la France d’après-guerre. Elle a ainsi contribué à l’amélioration des conditions de détention dans les prisons françaises, s’est battue pour le vote de la loi sur l’interruption volontaire de grossesse, a incarné l’engagement de la France dans l’Union européenne.
La popularité de Simone Veil s’explique d’abord par une volonté hors du commun, qui s’est tout particulièrement exprimée face à l’horreur des camps de déportation nazis. Simone Jacob est née en 1927 à Nice. Son père était architecte avant d’être interdit d’exercer en 1941, par le régime de Vichy, sous prétexte que les Juifs ne devaient pas représenter plus de 2% de l’effectif d’une profession. A l’exception de l’une de ses sœurs, engagée dans la résistance, toute la famille de Simone Jacob est déportée en 1944. Simone Jacob parvient à survivre à l’enfer d’Auschwitz et de Buchenwald, mais perd ses parents et son frère dans les camps.
Elle ne laisse pourtant que peu de prise au désespoir. Peu après la libération et son retour à Paris, Simone Jacob épouse Antoine Veil, dont elle aura trois enfants. Tout aussi rapidement, elle décide de mettre ses capacités au service d’une France qui avait un temps failli à ses idéaux républicains. Elle accepte dès 1950 de suivre son époux en poste en Allemagne, ne scille pas lorsqu’on l’interroge sur le numéro qu’elle porte tatoué sur son bras. De retour à Paris, elle choisit l’engagement politique dans un pays en pleine modernisation.
Magistrate de formation, ses premiers combats porteront, au sein de la direction générale de l’administration pénitentiaire, sur l’amélioration des conditions de détention. Elle participera ensuite à la réforme du droit de l’adoption et travaille à donner aux enfants naturels les mêmes droits que ceux des enfants légitimes. En 1974, elle mène le combat le plus âpre de sa carrière : elle présente au Parlement, en tant que ministre de la Justice, une loi autorisant l’interruption volontaire de grossesse. Malgré les attaques d’une partie des députés de sa propre majorité, elle parvient à faire passer le texte en s’alliant les députés de l’opposition. La loi Veil représente alors une avancée conséquente pour la meilleure prise en compte du droit des femmes à avoir un enfant quand elles le désirent. Après avoir quitté le gouvernement de Raymond Barre, elle devient en 1979 présidente du premier Parlement européen élu au suffrage universel. Elle s’engage alors activement pour l’approfondissement du projet européen.
Au-delà de la constance de son engagement, Simone Veil a un parcours lourd de symboles, étroitement lié à la complexité de l’histoire française d’après-guerre. En effet, Simone Veil, revenue de déportation, n’est pas tentée par l’exil en Israël. Elle choisit de travailler pour un pays qui a pourtant accepté un temps de déporter ses propres citoyens sous prétexte de leur religion. Comme l’écrit Maurice Szafran, qui lui a consacré un ouvrage, Simone Veil semble littéralement « habitée d’absolu » et son courage personnel se pose en exemple d’un pays qui a alors besoin de croire en lui-même.
De plus, elle incarne une vision de l’avenir en devenant présidente du Parlement européen, puisque, comme elle dit elle-même alors : « l’espoir, c’est en l’Europe que je le place, une Europe qui a surmonté la haine et la barbarie pour s’engager dans la voie de la paix et de la solidarité entre les peuples qui la composent ». Elire une femme, juive, ancienne déportée, permet d’illustrer la nouveauté du projet européen qui se pose comme vecteur de paix et de respect des minorités.
Après avoir longtemps lutté pour la modernisation de la France d’après-guerre, Simone Veil préside aujourd’hui la Fondation pour la mémoire de la Shoah et a participé cette année aux commémorations du soixantième anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz. Elle accepte de multiples parrainages, comme celui des étudiants en médecine de l’université de Nancy. Elle réussit ainsi à établir un équilibre entre le respect du poids du passé et un engagement politique porteur d’avenir. Preuve que Simone Veil a su une fois encore relever un nouveau pari : faire en sorte que le souvenir du passé et le devoir de mémoire n’hypothèquent pas la foi en l’avenir.
Pascale Fréry