SEMAINE DU 5 AU 11 NOVEMBRE
Le discours du Trône a peut-être été le temps fort de la semaine mais, à en juger par les réactions de la presse, il n’a pas permis à Gordon Brown de regagner l’initiative. Deux dossiers ont dominé les affaires internationales : le Pakistan et la Géorgie. La visite du Président de la République à Washington a été couverte de façon abondante, les commentaires se concentrant sur l’accueil chaleureux des Américains.
I. AFFAIRES BRITANNIQUES
1. Le discours du Trône
Sans surprises et sans vision : le programme de Gordon Brown présenté lors du discours du Trône a été accueilli sans enthousiasme par l’ensemble de la presse. On en connaissait déjà les grandes lignes, et le Premier Ministre n’y a rien ajouté de spectaculaire.
« Si c’est sur cette base que le Labour entendait se battre pour des élections anticipées, le Premier Ministre a eu raison de renoncer à l’exercice », relève le FINANCIAL TIMES. Le journal est déçu par le manque d’ambition des propositions, notamment sur la réforme constitutionnelle. Il estime que le gouvernement n’a toujours pas fourni d’argument convaincant pour justifier un allongement de la détention préventive des suspects. « Après dix années au Trésor et quatre mois à Downing Street, M. Brown manque encore d’inspiration », conclut-il.
Pour le DAILY TELEGRAPH, M. Brown propose « du bidouillage mais sûrement pas de vision » : le gouvernement a recours à de nouveaux mécanismes, de nouveaux instruments qui vont lui permettre plus encore de « se mêler de tout, de façon inappropriée ou presque absurde ». Le TIMES se montre également méfiant : « le Royaume-Uni n’a pas besoin d’une armée toujours croissante d’agences, de commissions et de comités » pour améliorer la performance du secteur public.
La presse travailliste n’est pas davantage convaincue, à l’exception du DAILY MIRROR (« M. Brown a enfin retrouvé sa voix »). Le GUARDIAN estime pour sa part que le programme de M. Brown « manque d’audace » : le Premier Ministre propose « la politique de la patience, un long voyage pour le changement ». Mais « les électeurs sont en droit de se demander comment il entend s’y prendre ». A son tour, l’INDEPENDENT s’étonne de « l’étrange manque d’ambition » de M. Brown : que ce soit en matière de lutte contre le réchauffement climatique, la réforme constitutionnelle, la crise des retraites, il est beaucoup trop timide. Le journal admet toutefois : « il est encourageant que le Premier Ministre ait enfin décidé de se concentrer sur le gouvernement du pays plutôt que de chercher à marquer des points à court terme contre ses adversaires ».
II. AFFAIRES INTERNATIONALES
1. L’état d’urgence au Pakistan
La presse a condamné unanimement la décision du Président Musharraf d’instituer l’état d’urgence au Pakistan. Elle se montre également critique à l’égard du « mauvais calcul » des pays occidentaux pour leur soutien au général pakistanais.
« L’acte de désespoir d’un président affaibli et ébranlé » mène le Pakistan au bord du « précipice », écrit l’INDEPENDENT. Un point que reprend le GUARDIAN, en estimant que « ce second coup d’état militaire en 8 ans montre l’impuissance des Etats-Unis et du Royaume-Uni à garder le contrôle sur leur allié ».
Le FINANCIAL TIMES accuse le président pakistanais de « chercher désespérément à sauver sa position et non pas à défendre les intérêts de son pays » : c’est catastrophique pour le Pakistan. En fait, le régime semble avoir pris pour cible la société civile qui est un allié indispensable dans la lutte contre le terrorisme du Djihad. Le journal n’exclut pas que Washington ait, en dépit de ses protestations officielles, donné le feu vert au président pakistanais. Pourtant, ajoute-t-il, « les espoirs américains d’un partage du pouvoir entre le général et Benazir Bhutto semblent désormais irréalisables ». Une telle alliance n’aurait de toutes façons pas eu la légitimité nécessaire pour mettre les extrémistes en échec. « Il faudra pour cela un consensus national et cela ne peut être possible qu’avec des élections démocratiques dans le plein respect de la règle de droit ». C’est également l’avis du DAILY TELEGRAPH : « le général Musharraf ne mérite pas notre soutien ». Les excuses qu’ils donnent ne valent rien. S’il a été un allié estimé après les attentats du 11 septembre, il a perdu toute son influence. Il est devenu « partie du problème ». En fait, « le maintien de la junte favorise le Djihad ». Il faut des élections.
Pour THE ECONOMIST également, « M. Musharraf ne représente plus la solution car il est devenu pour une large part le problème du Pakistan ». L’hebdomadaire appelle à des élections démocratiques ouvertes à tous.
« Seules des élections et une démocratie robuste aideront le Pakistan à surmonter ses difficultés », renchérit le TIMES, soulignant toutefois qu’il n’y a pas « de remplaçant immédiat pour M. Musharraf » et que la stabilisation de la région, notamment à la frontière de l’Afghanistan, n’est pas possible sans lui ».
2. L’état d’urgence en Géorgie
Qu’en est-il de la démocratie en Géorgie ? La presse s’interroge sur l’action du président Saakashvili et appelle les pays occidentaux à la vigilance.
« L’ironie » n’échappe pas aux médias : le président géorgien est confronté à des manifestations similaires à celles qui l’avaient porté au pouvoir après le renversement du régime post-soviétique d’Edouard Shevardnadze. La « Révolution de la Rose » avait alors été accueillie comme le « triomphe de la démocratie » , écrit l’INDEPENDENT. Or, aujourd’hui, M. Saakashvili n’a pas hésité à faire taire les manifestants et à imposer l’état d’urgence. Le journal estime peu probable que la Russie soit seule responsable. Le mécontentement populaire est en effet immense : le gouvernement était censé mettre en place une réforme sociale. Il a accordé la priorité au budget de la défense. On reproche au président lui-même de ne pas respecter la règle de droit : M. Saakashvili a pris la bonne décision de tenir des élections, mais celles-ci devront avoir lieu comme prévu et « sans interférence ». L’INDEPENDENT note que le principal concurrent du président, M.Okruashvili, ne sera pas en mesure de se présenter en raison de son jeune âge.
Le GUARDIAN fait une analyse semblable et critique la réaction de M. Saakashvili : Comme toujours il accuse la Russie. Mais cette fois-ci, ni l’OTAN, ni l’Union européenne n’acceptent ses excuses. Il est possible qu’il soit dans l’intérêt de la Russie de fomenter les troubles dans cette région. Mais les problèmes de M. Saakashvili pourraient être aussi d’ordre domestique : il a un adversaire politique sérieux en la personne d’Irakli Okruashvili, ancien Ministre de la défense, qui l’accuse de corruption. Il est bon que le président ait annoncé des élections, mais les pays occidentaux devront se montrer « circonspects » et en observer le déroulement de près.
III. AFFAIRES EUROPEENNES
Le rapport de la Commission sur l’élargissement
La presse a pris bonne note du rapport de la Commission sur l’élargissement, concentrant ses commentaires sur la question de la Turquie.
Le FINANCIAL estime que les conclusions de Bruxelles sont « équilibrées, même brillantes » : Ankara doit profiter des développements de l’été pour relancer la réforme, notamment révoquer ou amender « l’infâme » article 301du code pénal. L’entrée dans l’Union reste dans l’intérêt de tous, même si elle semble lointaine. Selon le journal, la proposition du Président Sarkozy de créer un « comité des sages » sur les perspectives d’avenir de l’Union pourrait même être à l’avantage d’Ankara : dans les années 2020, la Turquie pourrait en effet apparaître d’un plus grand intérêt stratégique qu’aujourd’hui.
L’INDEPENDENT critique le « timing » du rapport : il ne pouvait venir à un pire moment, alors que la Turquie est prête à une intervention militaire en Irak. Même si les conclusions de la Commission sont sensées, il faut tenir compte des progrès réalisés depuis l’élection de M. Erdogan. « Le Premier Ministre turc a besoin de notre soutien à un moment difficile. C’est le moindre enthousiasme de l’Union européenne pour l’admission de la Turquie qui représente le réel problème ». Pour le journal, c’est d’autant plus regrettable que l’entrée de ce pays dans l’Union pourrait « révolutionner les relations de l’Europe avec le monde islamique » et l’encourager au libéralisme. « Les rapports de Bruxelles devraient servir à montrer notre intérêt pour un allié et non de raison pour renoncer au mariage ».
IV. AFFAIRES FRANCAISES
La visite de M. Sarkozy à Washington
La « nouvelle histoire d’amour » entre la France et les Etats-Unis a suscité beaucoup d’intérêt, voire des sentiments d’envie dans une partie des médias. Certains journaux n’hésitent pas à appeler Gordon Brown à prendre exemple sur M. Sarkozy. Mais les commentateurs soulignent aussi qu’il n’y a pas de changement fondamental de la diplomatie française et que le Président de la République reste avant tout européen.
« Sarkozy dit je t’aime à l’Amérique, et il veut en être le principal allié » : le titre du TIMES est évocateur et souvent repris dans les articles et commentaires des autres journaux. Le journal relève aussi que M. Sarkozy a reçu au Congrès un accueil encore plus chaleureux que M. Blair en 2003. Le SUN en profite pour souligner le contraste avec la première visite de M. Brown à Washington qualifiée de « formelle et rigide » et conclut que le Premier Ministre britannique devrait en tirer les leçons.
Sous le titre, « Sarkozy séduit les Américains », le DAILY TELEGRAPH estime « qu’après la froideur de la présidence Chirac, l’admiration de M. Sarkozy pour les Etats-Unis ouvre une ère nouvelle dans les relations franco-américaines ». Et il ajoute : « c’est un exploit dont notre gouvernement devrait bien s’inspirer. La France ne va pas usurper la place du Royaume-Uni comme plus proche allié des Américains. Mais le Président de la République a des leçons à donner à M. Brown sur la manière de célébrer publiquement les liens qui unissent nos deux pays ».
Pour plusieurs journaux, à l’instar du GUARDIAN, c’est le ton qui a changé entre la France et les Etats-Unis, mais les relations transatlantiques n’ont guère évolué quant au fond : le Président de la République s’est engagé à « maintenir une présence française en Afghanistan aussi longtemps que nécessaire, mais il retire ses forces spéciales du pays ». Sur la question de l’OTAN et de la réintégration des structures militaires, il est vague également. Et il y a des divergences entre Paris et Washington à propos de la Turquie.
Le FINANCIAL TIMES fait une longue analyse dans la même ligne : « Il n’y a pas eu de transformation spectaculaire de la politique à l’égard de Washington ». M. Sarkozy a haussé le ton à l’égard de Téhéran, mais il préfère l’option d’un accroissement des sanctions. Il a également évoqué la possibilité que la France rejoigne la structure militaire de l’OTAN. Mais ceux qui espèrent un réalignement rapide risquent d’être déçus. « M. Sarkozy entend chercher autant à persuader les Américains des vertus d’une Europe forte que célébrer le renforcement des liens bilatéraux. « Il n’y a sûrement pas de « rupture » en matière de diplomatie française. Et si M. Sarkozy est accueilli cette semaine comme l’Américain de l’Elysée, le message qu’il espère faire passer c’est qu’il est Sarkozy l’Européen ».
Dans son éditorial, Le FINANCIAL TIMES souligne l’importance d’une relation forte entre l’Europe et les Etats-Unis. L’Iran et l’Irak en apportent la preuve. Mais pour y parvenir, M. Sarkozy doit prendre garde à ne pas commettre « les mêmes erreurs que Tony Blair » : ce n’est pas la mission d’un seul homme car il y risque d’asservissement.
Pour l’INDEPENDENT, enfin, les propos chaleureux de M. Sarkozy « masquent des divergences politiques importantes » : sur le commerce mondial, la lutte contre le réchauffement climatique, le dollar et la Turquie../.
Rédactrice : Lydie Naudin, attachée de presse lydie.naudin@diplomatie.gouv.fr Tel : 00 44 (0) 207 073 1028