SEMAINE DU 30 NOVEMBRE AU 6 DECEMBRE
L’annonce du versement prochain de gros bonus par les banques rescapées grâce à l’intervention du gouvernement travailliste a suscité de nouveaux remous. L’envoi de renforts américains et britanniques en Afghanistan et les provocations de Téhéran ont dominé les affaires internationales. Les propos du président de la République sur la désignation de Michel Barnier comme Commissaire au marché intérieur, « triomphe du modèle européen », ont fait sensation dans les médias prompts, pour certains, à y voir une attaque contre la City.
I.AFFAIRES BRITANNIQUES
La controverse sur les bonus des banquiers
Alors que la Royal Bank of Scotland, une des banques ayant bénéficié du plan de sauvetage du gouvernement (elle est aujourd’hui nationalisée à 70%) vient d’annoncer le paiement de bonus importants et que la Lloyds (autre rescapée) prend la même voie, le Trésor s’agite et cherche à bloquer cette initiative. La presse est divisée.
Si le DAILY TELEGRAPH comprend la « révulsion » du public face à la conduite de certains banquiers qui ont contribué à la crise, il critique le « jeu dangereux » du gouvernement et de l’opposition guidés par des raisons politiques. « S’en prendre aux banquiers n’est pas seulement mauvais pour les banques, c’est mauvais aussi pour la City, l’économie et le contribuable ». Les banques sont essentielles à la reprise, ajoute le journal qui met Alistair Darling en garde contre l’application d’un nouvel impôt sur les bénéfices des banques, un projet qui pourrait être annoncé lors du pré-budget.
Le GUARDIAN en revanche est favorable à cet impôt : « les banques bénéficient d’un soutien sans précédent de l’Etat et comptent verser des bonus importants en fin d’année. Ce n’est pas de l’argent mérité. Un impôt sur les bonus pourrait être le geste de remerciement des banquiers aux contribuables qui leur ont permis de garder leur emploi.
Le TIMES se situe entre deux : il faut un sérieux débat sur les rémunérations dans la City. Les salaires des banquiers sont devenus incontrôlables. Le gouvernement ne résoudra pourtant pas le problème en imposant des restrictions sur les bonus, « bien que ce soit vraiment tentant ».
II. AFFAIRES INTERNATIONALES
1. L’Afghanistan
Après Gordon Brown, Barack Obama a annoncé l’envoi de renforts en Afghanistan. Les deux dirigeants ont également évoqué une stratégie de sortie. La presse dresse un parallèle avec le « surge » (renforcement des opérations) qui a été, selon elle, déterminant pour la fin de l’intervention en Irak. Plusieurs journaux mettent l’accent, à l’instar de l’EVENING STANDARD, sur la « colère » de Washington et Londres face au refus de la France d’engager davantage de ressources.
Pour l’éditorial du FINANCIAL TIMES, le président américain fait un gros pari : il met au défi les Talibans, le président Karzai et le Pakistan. « M. Obama met sa présidence en jeu. Pour la crédibilité des pays occidentaux, la stabilité de la région et le bien des Afghans, nous devons espérer qu’il gagnera », conclut le journal.
« C’était la seule voie à suivre », relève le TIMES, qui reconnaît que la décision de M. Obama est tardive, mais devrait selon lui être plus facilement acceptée par le Congrès et le peuple américain si elle est présentée « non pas comme une escalade mais comme le commencement de la sortie ». Pour le journal, les deux sont cependant nécessaires. L’Afghanistan doit acquérir une certaine stabilité : « avant de se retirer, les Etats-Unis doivent s’engager davantage ».
Il s’agit, pour l’INDEPENDENT d’une « approche pragmatique, même si elle n’est pas noble, face à une situation devenue impossible ». Simon Tisdall du GUARDIAN se montre plus sceptique : le président américain entend réussir là où Alexandre le Grand et bien d’autres ont échoué. Le temps presse : face à son opinion, M. Obama a moins d’un an pour obtenir des progrès. Il doit aussi gagner le soutien de la population afghane déçue par les échecs de la politique occidentale depuis 2001 et choquée par la réélection frauduleuse de M. Karzai. « Jamais un outsider n’y est parvenu ».
Quelques journaux mettent Paris et Berlin en cause. Dans un éditorial, le DAILY MAIL passe à l’attaque sans nuances : « la France et l’Allemagne, que les Etats-Unis ont si résolument défendues durant la guerre froide, ne sont pas prêtes à assumer leur part, et ce sont les pays d’Europe de l’est qui devront faire l’effort à leur place ». « C’est une conduite regrettable. N’oublions pas que les deux pays prétendent soutenir la mission en Afghanistan et que tous deux partagent l’ambition d’une future armée européenne. Une idée qui a toujours semblé une mauvaise plaisanterie et qui aujourd’hui est risible. La France et l’Allemagne devraient baisser la tête de honte ».
Le SUN poursuit sur le même registre : les renforts américains et britanniques vont mettre la pression sur les Talibans. Nos partenaires de l’Union européenne et de l’OTAN doivent suivre cet exemple. « Le Royaume-Uni et les Etats-Unis font le gros du travail, comme d’habitude. Une victoire bénéficiera pourtant à ceux des pays qui ont le moins envie de se battre. La France et l’Allemagne ont reculé devant leurs responsabilités pendant trop longtemps. Cette guerre n’est pas seulement notre guerre, c’est aussi la leur ».
Le DAILY TELEGRAPH pointe aussi la France du doigt : M. Sarkozy a dit non à M. Obama. « Autant pour l’unité de l’OTAN ! », souligne le journal, en ne cachant pas sa déception envers le président américain « qui a opté pour une stratégie de sortie plutôt que pour un plan pour la victoire ». Selon le DT, en fixant une date pour le début du retrait de ses troupes, M. Obama va encourager les alliés de l’OTAN « les plus pusillanimes » à ne pas bouger.
2. Les provocations de Téhéran
La presse condamne unanimement le projet annoncé par le président Ahmadinejad de construire 10 nouveaux sites d’enrichissement nucléaire. Plusieurs journaux estiment inévitable l’application de sanctions fermes. D’autres assurent en revanche qu’il faut éviter la confrontation.
« L’Iran joue avec le feu » : l’éditorial du FINANCIAL TIMES considère que les dernières « provocations » de Téhéran sont dangereuses. Elles risquent de laisser passer une chance et de provoquer un conflit. Pour le journal, l’administration Obama a raison pour le moment de garder ouverte la proposition faite à Genève en Octobre dernier. Mais « le Conseil de sécurité, avec l’appui de la Russie, doit préparer de nouvelles sanctions visant le régime, lequel devra expliquer aux Iraniens pourquoi la détente est si menaçante ».
Pour l’éditorial du TIMES, Téhéran a montré son mépris pour toutes les tentatives de dialogue de l’AIEA et ses provocations exigent une réponse ferme de la communauté internationale. Le régime iranien joue un petit jeu. Cela doit changer, mais il faut garder à l’esprit le précédent de l’Irak : l’absence d’accord au Conseil de sécurité de l’ONU a conduit alors à la guerre. « Cela ne doit pas se répéter. L’Iran est une société ouverte qui dispose d’une population jeune et instinctivement pro-occidentale. Une action militaire serait indéfendable ». En revanche de nouvelles sanctions doivent être vraiment strictes et le message de l’ONU d’une fermeté sans ambiguïté, conclut le journal.
Dans le même esprit, Con Coughlin du DAILY ELEGRAPH assure que l’Iran a « clarifié ses intentions ». L’heure n’est plus aux négociations : malgré toutes les tentatives de conciliation des pays occidentaux, Téhéran a accru ses capacités nucléaires. Il faut de toute urgence imposer des sanctions sévères pour obliger le régime à revenir à la raison et « éviter le pire » : un Iran nucléaire inciterait les Etats arabes à suivre son exemple et Israël n’hésiterait pas à intervenir militairement contre une menace à sa propre existence.
L’éditorial de l’INDEPENDENT estime en revanche que « la confrontation ferait le jeu des partisans de la ligne dure » : la situation est encore plus délicate et plus imprévisible depuis la réélection de M. Ahmadinejad. « Nous ne savons pas réellement ce que veut Téhéran. L’Iran reste cependant membre du Traité de non prolifération. Mieux vaut garder notre calme et lui laisser le bénéfice du doute. C’est un pays fier et qui compte. Il faut le traiter comme tel. « Des menaces vaines ne feraient que servir les intérêts des oppresseurs du régime ». « Des sanctions idiotes sur l’Iran mèneraient directement à la guerre », renchérit Simon Jenkins dans le GUARDIAN.
III. AFFAIRES EUROPEENNES
M. Sarkozy et la nomination de Michel Barnier
« M. Sarkozy déclare à la City : nous sommes en charge désormais », la une du TIMES reprenant les déclarations du président de la République sur « la victoire du modèle européen », après la nomination de Michel Barnier au portefeuille du marché intérieur a fait écho dans la presse. Montant d’un octave chaque jour, la controverse a terminé la semaine sur des nouvelles contradictoires : M. Sarkozy a-t-il subi une « rebuffade » de M. Brown qui aurait refusé de le recevoir à Londres, comme le suggèrent le DAILY TELEGRAPH, le SUN et le DAILY MAIL ? Est-ce au contraire le président de la République qui a renoncé à sa visite, parce qu’il avait un autre engagement (avec le président du Bénin), ainsi que l’indique le TIMES ? Selon le FINANCIAL TIMES, c’est Downing Street qui a convaincu l’Elysée qu’une visite en pleine controverse serait « contre-productive », mais « il n’y a aucune querelle diplomatique entre la France et le Royaume-Uni ».
Dans son éditorial, le TIMES dénonce « l’attaque populiste » de M. Sarkozy qui montre selon lui une méconnaissance de l’économie : la crise du secteur financier n’est pas une crise du capitalisme. La crise n’a pas été créée par les marchés mais par l’incompétence des banques, et les banques françaises ont été aussi coupables que les autres. « L’idée que le gouvernement français puisse se servir des institutions européennes pour contrôler la City relève de l’irresponsabilité ».
Le DAILY MAIL épilogue sur « l’étendue de la défaite catastrophique » du Royaume-Uni dans la répartition des portefeuilles à la Commission et craint pour « la régulation de nos banques qui doit se faire à Londres non à Bruxelles ». Dans le même journal, Peter Oborne dénonce « le coup monté géant qui a amené le Labour à céder le contrôle de la City aux Français et qui coûtera cher au Royaume-Uni ».
La presse pro-européenne reste beaucoup plus mesurée. Pour le FINANCIAL TIMES, « Il est important de séparer le discours populiste de la réalité sur le terrain ». M. Barnier n’a plus à se soucier de l’électorat français. Son poste aujourd’hui concerne l’Europe, et d’autres Français avant lui, comme M. Lamy, ont montré leurs compétences. Laissons-lui le temps de faire ses preuves avant de le juger. « Si la City est en droit de s’inquiéter de l’approche en matière de finances adoptée dans certains couloirs de Bruxelles (le projet de directive sur les hedge funds est « insensé »), tout ce qui vient de Bruxelles n’est pas un complot des Français. Les intérêts du Royaume-Uni ne sont pas nécessairement contraires à ceux de la France. Une City forte est dans l’intérêt de Francfort et de Paris ». Dans son édition du week-end, le FT fait le portrait de M. Barnier (« Man in the news »), assurant que « les banquiers londoniens ont moins à craindre qu’ils ne le pensent du nouveau commissaire européen ».
Larry Elliott du GUARDIAN estime pour sa part que le président de la République a raison de dénoncer « les excès du capitalisme financier », de la spéculation, de la bulle de l’immobilier. Selon le commentateur, la nomination de M. Barnier ne sonnera pas le glas de la City. Le nouveau Commissaire européen ne « va pas se venger de Waterloo ou d’Azincourt ». Toutefois, ajoute-t-il, « les remarques de Sarko Bonaparte, clairement à usage interne, risquent de faire du tort à la réforme : le gouvernement britannique est maintenant obligé de défendre la City ».
La victoire de M. Sarkozy dans la répartition des postes à La Commission est embarrassante et « humiliante » pour les Britanniques, mais ces derniers « n’ont qu’eux-mêmes à blâmer », relève Sean O’Grady de l’INDEPENDENT. Les Français ont mieux résisté que les autres à la récession et s’ils réussissent à développer leurs services financiers au détriment de Londres, les coupables ne sont pas à l’Elysée mais à Westminster. « Merci Gordon, David et Alistair. Quelle équipe face à la main de dieu » ! conclut le commentateur./.
Rédactrice : Lydie Naudin, attachée de presse lydie.naudin diplomatie.gouv.fr Tel : 00 44 (0) 207 073 1028