Le vote de la loi sur l’embryologie et l’insémination artificielle a constitué au début de la semaine un moment de répit pour Gordon Brown, puisque cette question de société a dépassé les clivages partisans. Répit de courte durée, avec la défaite attendue et confirmée du Labour dans une élection législative partielle. Au chapitre international, les violences xénophobes en Afrique du Sud ont suscité dans la presse de nouvelles critiques de Thabo Mbeki, alors que le Dalai Lama, en visite à Londres, est unanimement approuvé. Les grèves en France sont abondamment commentées.
I- Affaires britanniques.
A)Le vote de la loi sur l’embryologie et l’insémination artificielle.
Les députés des Communes, appelés à voter selon leur conscience, ont autorisé la recherche scientifique sur les embryons hybrides, maintenu le terme légal de l’avortement à 24 semaines et donné aux couples lesbiens l’accès aux techniques de l’insémination artificielle. Que le Parlement et non les juges ait tranché est un signe de bonne santé démocratique, écrit Peter Riddell du TIMES. La presse est très divisée sur ce sujet de société brûlant.
Le DAILY TELEGRAPH dénonce la victoire du droit à l’enfant sur l’intérêt de l’enfant à avoir un père. De plus, les députés montrent qu’ils sont coupés de leur temps et de l’opinion sur la question de l’avortement : des recherches ont montré que la viabilité du foetus entre 20 et 24 semaines a progressé. Au contraire, le GUARDIAN accueille favorablement un vote qu’il juge progressiste, contre les forces de la réaction. Si la loi autorise déjà l’adoption par des couples homosexuels, au nom de quoi refuser aux lesbiennes la fécondation in vitro ? La lutte contre ce genre de discrimination a été le principal trait civilisateur de ces dernières décennies. Il félicite Gordon Brown de s’être fermement engagé sur ces questions. Beaucoup moins controversé, le vote favorable à la recherche médicale est salué par Mark Henderson du TIMES comme un grand pas pour le traitement des maladies. Le DAILY TELEGRAPH lui-même note que David Cameron, qui a fils handicapé, a voté en faveur du texte.
Les élections partielles à Crewe et Nantwich.
La presse s’est intéressée à une campagne électorale qui constitue un nouveau signe inquiétant pour Gordon Brown. Les visites fréquentes de David Cameron cherchant à transformer ces élections locales en sanction de la politique du gouvernement, la stratégie populiste du Labour consistant à reprendre les arguments de la lutte des classes et à diaboliser les Tories sur les thèmes de l’immigration, ont fait de cette élection, selon les commentateurs, un concentré un peu caricatural de la scène politique. Unanimement, la presse a critiqué ces exagérations. Andrew Rawnsley de l’OBSERVER souligne que le Labour devrait avoir honte de s’accrocher à cette circonscription en utilisant des arguments de campagne d’une telle mauvaise foi. Par exemple, il est trompeur de dire que « les Tories sont contre la carte d’identité pour les immigrés » puisqu’en réalité ils s’opposent à la carte d’identité en elle-même, pour n’importe quel résident. Aussi grotesques et pitoyables sont les discours selon lesquels le candidat Tory serait « de la haute », « pas du peuple », renchérit Matthew d’Ancona, du SUNDAY TELEGRAPH. La dénonciation de l’hérédité de classe est d’autant moins pertinente que la candidate Labour est la fille de l’actuelle députée. D’une façon générale, analyse le DAILY TELEGRAPH, le Labour ne devrait jamais « jouer la carte de la lutte des classes, tout comme les Tories celle de la peur de l’immigration ».
La large victoire du candidat conservateur était attendue. La presse est donc peu prolixe vendredi sur cette nouvelle déroute du Labour. Parmi les articles factuels, celui du FINANCIAL TIMES souligne que pour le Gouvernement le « business as usual » est de rigueur et qu’un remaniement ministériel n’est pas à l’ordre du jour. Pourtant beaucoup de « backbenchers » se montrent de plus en plus impatients et attendent que Gordon Brown remettent sérieusement les choses en place à la conférence du parti à l’automne. Une campagne pour le remplacer à la tête du parti n’est pas à exclure.
C) La visite du Dalai Lama
La presse souligne que cette visite tombe à un moment très délicat après les insurrections au Tibet, et porte au crédit de Gordon Brown sa décision de le rencontrer néanmoins. Le Dalai Lama n’avait pu rencontrer récemment en Allemagne qu’un secrétaire d’Etat. Pour apaiser Pékin, Gordon Brown a cependant choisi de ne pas recevoir le Dalai Lama au 10 Downing Street mais à Lambeth Palace, prétextant qu’il accueillait un chef spirituel et non un chef d’Etat. C’est de la pusillanimité, estiment le DAILY TELEGRAPH et le TIMES, puisque Gordon Brown pouvait et devait accroître la pression sur Pékin. Bronwen Maddox du TIMES est favorablement impressionnée par le discours du Dalai Lama à Westminster mercredi. Avec esprit, humour et simplicité, il a promu efficacement la cause des Tibétains, derrière celle des « valeurs humaines » et de l’ « autonomie culturelle du Tibet ». On peut selon elle lui discerner le titre de l’ « homme non-politicien le plus talentueux politiquement ».
II- Affaires européennes.
The ECONOMIST, dans sa rubrique « Charlemagne », commente les réactions au Conseil de l’Union européenne des ministres de l’agriculture aux propositions de la Commission. Selon l’hebdomadaire britannique, les ministres de l’agriculture français, allemand, espagnol et autrichien apportent une mauvaise réponse à la hausse des prix des produits alimentaires en Europe et ailleurs. En écho à la célèbre réponse que Marie-Antoinette aurait faite quand on lui rapportait que le peuple n’avait pas de pain, ils suggèrent aux Européens de « manger de la brioche » et aux autres pays d’en produire s’ils veulent pénétrer le marché européen. En effet, Michel Barnier soutient les subventions aux petites exploitations disséminées sur tout le territoire. Il est également soutenu par d’autres pays à propos des normes sanitaires, qui sont des barrières à l’importation et qui limitent le rendement des récoltes. Pire, pour l’ECONOMIST, les défenseurs de la PAC ont déjà obtenu que les revenus des agriculteurs soient assurés contre les mauvaises récoltes et les épidémies. Des hauts fonctionnaires français disent que ça permettra, comme aux Etats-Unis, de garantir les revenus en cas de baisse des prix. Ainsi, alors que l’agriculture devient rentable selon les lois du marché, ces ministres exigent le maintien des subventions et des réglementations. Assurément, ils veulent favoriser une production haut de gamme, et sans OGM. The ECONOMIST conclut en disant que les consommateurs et les contribuables européens vont financer ces choix, ainsi que les pays étrangers exportateurs qui se voient refuser l’accès au marché européen.
III- Affaires internationales.
A) Les violences en Afrique du Sud :
Les récentes émeutes en Afrique du Sud, en particulier à Johannesburg, ont été commentées par la plupart des quotidiens britanniques. L’ensemble des journaux s’attache à expliquer les raisons de cette soudaine violence à l’encontre des immigrés. Les choix du Président Mbeki en matière de politique intérieure et étrangère sont notamment pointés du doigt. Pour le TIMES, Thabo Mbeki est « déshonoré ». Il s’est montré incapable d’améliorer la situation de l’Etat africain, participant personnellement à la pandémie du Sida, en refusant d’ouvrir un dialogue sur ses causes. Symbole de son inefficacité, le programme d’aide au logement mis en place afin d’aider les habitants des quartiers pauvres semble être aujourd’hui le cœur du problème, les réfugiés zimbabwéens, fuyant en masse les exactions commises au Zimbabwe, y ayant accès au détriment des Sud-Africains. M. Mbeki peut cependant renverser la tendance, en abandonnant sa politique de complaisance à l’égard de M. Mugabe et en permettant à l’ONU d’isoler le Président zimbabwéen sur la scène internationale. Pour le FINANCIAL TIMES, les classes populaires sud-africaines ont fait preuve d’une « immense patience ». Cette soudaine explosion de violence à Johannesburg n’est pas simplement le fruit d’un mouvement tourné contre une immigration incontrôlée. Elle traduit la lassitude des habitants des quartiers pauvres, paralysés par un chômage de masse – en moyenne 30% –, l’augmentation du prix des denrées alimentaires et le sentiment d’être abandonnés par le gouvernement en place. Les tensions sociales se sont ainsi exacerbées, atteignant leur apogée avec l’afflux massif d’immigrés provenant du Zimbabwe. Jacob Zuma, le nouveau leader de l’ANC et probable successeur de M.Mbeki, a souligné qu’il ferait des quartiers pauvres sa priorité, tout en garantissant aux investisseurs étrangers une politique conciliante. Reste à savoir comment articuler ces deux pièces maîtresses. Selon THE INDEPENDENT, l’Afrique du Sud « paye le prix de sa politique inégalitaire ». Malgré une croissance robuste, liée aux mesures macroéconomiques mises en place par le Ministre des Finances sud-africain, le niveau de vie des habitants les plus pauvres a stagné. La redistribution a été défaillante, alors que l’Afrique du Sud a engrangé de nombreux bénéfices grâce aux investissements étrangers. Le cercle vicieux dans lequel se trouve l’Afrique du Sud ne pourra être enrayé que par la prise de décisions fortes par M.Mbeki, notamment à l’encontre de M.Mugabe.
B) La situation au Proche-Orient :
L’actualité au Proche-Orient a suscité une importante couverture de presse. L’accord de Doha, signé par l’ensemble des parties libanaises, a mis fin à une crise de dix-huit mois, qui paralysait le pays. D’autre part, Israël et la Syrie ont entamé des pourparlers de paix, après huit années caractérisées par un gel des relations diplomatiques entre les deux Etats. Les commentaires de la presse britannique restent majoritairement prudents. Pour le DAILY TELEGRAPH, l’optimisme de Nicolas Sarkozy concernant l’accord de Doha paraît dérisoire. Le Hezbollah a en effet accru son influence, se voyant accorder la possibilité d’apposer son veto sur les décisions gouvernementales. Depuis 2005 et le retrait des troupes syriennes, le Hezbollah a crée un micro-état au sein de l’Etat libanais, développant ses capacités militaires, qu’il refuse aujourd’hui d’abandonner. Cet élément pose d’ailleurs problème, dans la mesure où l’accord de Doha stipule que seul l’Etat libanais doit être détenteur du pouvoir militaire. Cet accord a néanmoins le mérite de jeter les bases d’un nouvel Etat libanais, qui ne pourra être viable qu’après l’élaboration d’une carte politique rénovée, reflétant les changements démographiques, notamment l’accroissement du nombre de musulmans. Selon Roula Khalaf du FINANCIAL TIMES, cet accord met fin à une crise qui durait depuis dix-huit mois. Les différentes parties ont trouvé un consensus, décidant d’élire Michel Suleiman comme nouveau Président. Bien que cet accord laisse de nombreuses questions en suspens, les dirigeants occidentaux et arabes espèrent que la négociation sera désormais la voie privilégiée pour résoudre les différends politiques. La journaliste souligne que la question libanaise ne pourra être entièrement résolue tant que les relations diplomatiques entre l’Iran, la Syrie et les Etats-Unis demeurent fragiles voire précaires.
Le FINANCIAL TIMES s’attache à expliquer les motivations pour lesquelles Israël et la Syrie ont entamé des pourparlers de paix sous médiation turque. La Syrie cherche à récupérer le plateau du Golan, perdu en 1967, et à sortir de l’isolement diplomatique en renouant indirectement les liens avec les Etats-Unis, via Israël. Par l’intermédiaire de ces discussions, l’Etat hébreu souhaite rapprocher la Syrie des Etats occidentaux et de leurs alliés – comme la Jordanie – et l’éloigner de l’Iran. Israël a par ailleurs pour objectif de freiner l’importation d’armes par le Hezbollah, la Syrie servant de relais entre l’Iran et le parti chiite. Le quotidien britannique se montre néanmoins prudent, soulignant que la volonté de la Syrie de contrôler seul le Plateau du Golan risque de se heurter aux réticences israéliennes, qui considèrent le Golan comme un pilier de sa politique sécuritaire. Le GUARDIAN se montre tout aussi sceptique sur la probabilité d’obtenir un accord de paix entre Israël et la Syrie. Bien que les conseillers les plus proches d’Ehud Olmert aient été envoyés pour négocier, le Premier ministre israélien est affaibli et sous le coup d’une enquête judiciaire. D’autre part, la Syrie ne semble pas prête à redéfinir son positionnement vis-à-vis du Hamas et du Hezbollah, même en contrepartie du Golan. La distance à parcourir afin d’atteindre un compromis est donc encore longue. L’approche israélienne a toujours favorisé l’établissement de contacts bilatéraux avec ses pays voisins au détriment de l’approche globale prônée par l’Arabie Saoudite. Il semble cependant impossible d’obtenir un accord de paix avec la Syrie sans une approche multilatérale, incluant le Hamas et le Hezbollah.
IV- Affaires françaises.
La presse britannique a un regain d’intérêt pour les affaires françaises cette semaine, et s’intéresse notamment aux mouvements sociaux. Pour le DAILY TELEGRAPH, le caractère incisif du programme de réformes de M. Sarkozy est une bonne chose. Certes il a été accusé de tergiverser sur ce programme, mais force est de constater qu’après une année de mandat, il semble avoir imposé ses idées. Les grèves conduites par les syndicats soulignent cependant que la victoire finale n’est pas assurée. Les enquêtes d’opinion donnent une image confuse et paradoxale : les Français défendent les grévistes mais soutiennent les réformes. Le Président français doit éviter l’écueil consistant à promettre des réformes qu’il ne pourra mettre en place, et doit se concentrer sur des projets précis, tout en canalisant son tempérament bouillant par nature. En décrivant les grèves notamment des enseignants, le journal conservateur file l’analogie entre Margaret Thatcher et Nicolas Sarkozy : les enseignants sont à celui-ci ce que les mineurs étaient au Premier ministre britannique. Bronwen Maddox du TIMES met l’accent sur les hésitations de Nicolas Sarkozy à propos des 35 heures. Elles sont révélatrices de l’indécision d’un Président qui apparaît de plus en plus faible. Mais ses concessions ne sauraient le rendre plus populaire. Au contraire, quitte à être impopulaire, il doit poursuivre fermement son chemin, conclut le TIMES.