SEMAINE DU 12 AU 18 NOVEMBRE
La presse n’est décidément plus disposée à l’indulgence avec Gordon Brown : la politique étrangère du Premier Ministre est qualifiée de vague. On reproche au Secrétaire au Foreign Office de manquer d’ambition à propos de l’Europe. Concernant la lutte antiterroriste, les journaux craignent que les dernières propositions du gouvernement ne portent atteinte aux libertés. Enfin, l’immigration reste un sujet de polémique. Au chapitre de la France, le mouvement de grève suscite de nombreux commentaires, et l’ensemble des journaux appellent M. Sarkozy à ne pas plier.
I. AFFAIRES BRITANNIQUES
1. La politique étrangère de Gordon Brown
Brown « le multilatéraliste » : à l’occasion de son premier grand discours de politique étrangère le dirigeant travailliste a évoqué la nécessité d’une nouvelle approche dans la conduite des affaires internationales. La presse estime intéressante, mais trop vague, la vision du Premier Ministre. Elle l’engage à « joindre l’acte à la parole ».
Les journaux proches du gouvernement se félicitent, à l’instar de l’INDEPENDENT, de voir Gordon Brown se détacher de la « sphère » américaine et s’engager dans le multilatéralisme. « Les grands défis du 21ème siècle – climat, terrorisme, commerce mondial, prolifération nucléaire – ne pourront être résolus que par la coopération multilatérale ». Mais le journal regrette le manque d’enthousiasme du Premier Ministre pour l’Europe : il est bon que le Royaume-Uni prenne ses distances vis-à-vis de Washington, mais s’il ne coopère pas davantage avec les gouvernements et les institutions européennes, il risque de se retrouver isolé ». L’INDEPENDENT s’interroge également sur ce que serait la réponse de M. Brown face à une crise comme celle de l’Irak, notamment avec l’Iran. Il conclut que pour le moment on n’en sait guère plus sur la place qu’il veut donner au Royaume-Uni sur la scène mondiale.
C’est également l’avis du GUARDIAN : « M. Brown n’a pas dit grand chose de nouveau sur l’Iran, le Proche Orient, le Pakistan et surtout sur la politique européenne ». Pour le journal, le Premier Ministre a aussi l’avantage de ne pas avoir commis les erreurs de M. Blair. Il a raison de souligner l’importance de la reconstruction, de vouloir accélérer la réforme des institutions internationales. Ce sont des « objectifs valables », mais il devra faire de sérieux efforts s’il veut les atteindre.
M. Brown a de grandes « aspirations », mais comment entend-il les réaliser ? s’interroge à son tour Peter Riddell dans le TIMES. Le commentateur rappelle que le Royaume-Uni n’aurait que peu d’influence sur la réforme du Conseil de sécurité et ajoute que bien des objectifs du Premier Ministre ne pourront être atteints qu’après le départ de M. Bush. « Un nouveau Président américain sera peut-être plus disposé à consulter les autres pays, mais les Européens et la gauche ne doivent pas trop compter sur un soudain internationalisme ».
Le DAILY TELEGRAPH assure que « contrairement à ce qu’affirment ses critiques, M. Brown s’intéresse à la politique étrangère ». « Il y a beaucoup d’optimisme dans la vision » qu’il présente mais, si son analyse est intéressante, il est avare de détails sur sa mise en œuvre. « Il lui reste maintenant à joindre l’acte à la parole ».
Le FINANCIAL TIMES invite M. Brown à développer une véritable politique européenne : l’Europe offre un moyen de tirer parti de la mondialisation tout en atténuant certains de ses effets négatifs, de pratiquer un multilatéralisme efficace et d’affronter collectivement des défis comme le réchauffement climatique et le terrorisme. Bien sûr, l’Union a besoin de réforme, de leadership et de vision. M. Brown pourrait y pourvoir, aux côtés de dirigeants comme M. Sarkozy et Mme Merkel. Il faudrait pour cela qu’il apprenne à bâtir des coalitions. Et il pourrait commencer en lançant un vrai débat sur l’Europe au Royaume-Uni.
2. Le discours de Bruges
Le discours du Secrétaire au Foreign Office, David Miliband, sur la vision britannique de l’Union européenne a suscité une importante couverture de presse, pas toujours pour les bonnes raisons. M. Brown semble avoir contraint son ministre à supprimer des passages de son intervention jugés trop enthousiastes. La presse pro-européenne en regrette le manque d’ambition, ce qui n’empêche pas les journaux eurosceptiques de crier au « fédéralisme ».
Le FINANCIAL TIMES rappelle que M. Miliband est « un des rares ministres à avoir de l’enthousiasme » pour l’Europe et qu’il souhaite ôter tout le venin qui a empoisonné le débat au Royaume-Uni sur le sujet. Mais il doit aussi se plier aux demandes de M. Brown qui veut éviter les réactions violentes de la presse eurosceptique tant que le traité n’est pas signé. Le journal souligne que l’intervention de Downing Street a causé une certaine irritation au Foreign Office.
Bronwen Maddox du TIMES note que si un Ministre diffuse aux médias des éléments clés de son discours, alors il est pour le moins stupide d’en retirer au dernier moment les passages les plus forts. La production en 24 heures de deux versions d’un vision à long terme de l’Europe se transforme alors en « véritable farce ».
Le GUARDIAN estime que M. Miliband a fait un premier pas dans la bonne direction : il a cherché à montrer les avantages d’être européen sans vouloir, comme le fait toujours le Premier Ministre, insister sur les différences ou même la supériorité des Britanniques. Il analyse le discours comme une réponse aux ambitions du Président de la république sur l’intégration militaire européenne. Mais pour le journal, il faudra « beaucoup d’autres interventions » du même ordre et de la part de tous les partis politiques.
L’INDEPENDENT est déçu par « l’étroitesse des horizons » de M. Miliband : il a fait trop de concessions aux eurosceptiques en affirmant que l’Union ne sera jamais une superpuissance. Il n’a pas précisé comment le Royaume-Uni entend contribuer à faire de l’Europe une « puissance modèle ». Et pire encore, il a prédit une diminution de l’influence de l’Europe d’ici 2050. « C’est sûrement ce qui se passera si tous nos Secrétaires au Foreign Office manquent autant d’ambition ».
Les tabloïds eurosceptiques partent en guerre contre les projets de défense. Le DAILY MAIL voit dans les déclarations de M. Miliband « un pas de plus sur la voie du fédéralisme : ces « ambitions grandioses » risquent de « saper l’OTAN et de porter atteinte à notre sécurité ». Pour le SUN, le Secrétaire au Foreign Office a perdu sa crédibilité et, pour le DAILY EXPRESS, « il a montré qu’il ne mérite pas ses hautes fonctions » : le journal accuse M. Miliband de vouloir « l’islamisation de l’Europe » en proposant l’ouverture à l’Afrique du nord et au Proche Orient.
3. La lutte contre le terrorisme
Renforcement des mesures de sécurité et campagne auprès des jeunes musulmans britanniques : les dernières propositions de Gordon Brown pour lutter contre le terrorisme sont pour la plupart bien acceptées, car estimées inévitables, par la presse. Une partie des journaux s’inquiète néanmoins de l’atteinte aux libertés.
Le SUN approuve la démarche de M. Brown, car elle est « vitale » pour mettre fin au fléau de l’extrémisme. Pour le DAILY TELEGRAPH également, il est du devoir de tout gouvernement de prendre au sérieux la menace posée par le terrorisme islamiste. Son éradication pourrait prendre toute une génération et il sera crucial dans ce processus de faire campagne auprès des jeunes musulmans : les imams fondamentalistes continuent leur endoctrinement en toute impunité, tandis que les musulmans modérés hésitent à se mobiliser contre les extrémistes dans leurs propres communautés. Toutefois, selon le journal, le gouvernement doit conserver le sens des proportions : « nous ne voulons pas d’un pays qui soit transformé en simulacre du Belfast des années 70 et 80 ». Face à la menace terroriste, la meilleure réponse à court terme reste le renseignement et la vigilance du public. A long terme, il faut venir à bout de l’extrémisme. Ce n’est pas en étendant de 28 à 56 jours les détentions préventives que l’on y parviendra. Imposer des mesures qui portent atteinte aux libertés revient à faire le travail des terroristes.
C’est sur ce dernier point de l’extension de la détention préventive que portent les réserves de bon nombre de journaux : pour le GUARDIAN, il s’agit d’une « obsession malsaine », alors que le Royaume-Uni est le pays du monde libre où elle est déjà la plus longue. Le journal accuse M. Brown de vouloir surtout marquer des points sur l’opposition. Même son de cloche dans le FINANCIAL TIMES : « les libertés ne doivent pas être sacrifiées à la légère et la sécurité nationale mise au service de la politique partisane ». L’INDEPENDENT dénonce aussi un « calcul politique brut » visant à déstabiliser les autres partis. « C’est indéfendable », renchérit le DAILY MIRROR.
4. Nouvelle polémique sur l’immigration clandestine
Dix mille personnes chargées de la sécurité au Royaume-Uni pourraient être des immigrés clandestins : c’est ce qu’a dû admettre Jacqui Smith, responsable du Home Office dans ce qui est présenté comme sa première crise politique. La presse accuse le Ministre d’avoir fait de la manipulation (le « spin » si souvent reproché à Tony Blair), en maintenant secrète une information qu’elle détenait depuis début juillet.
Les journaux travaillistes reconnaissent que Jacqui Smith a fait une erreur, mais a donné suffisamment d’explications pour préserver sa place au gouvernement. Elle doit toutefois, assure le GUARDIAN, faire tout son possible pour regagner le contrôle des chiffres de l’immigration et la confiance du public.
Certains journaux conservateurs se montrent moins indulgents. Le DAILY TELEGRAPH estime que, pour de simples raisons d’honneur, Mme Smith aurait dû donner sa démission, car c’est elle qui est à la tête du Home Office et donc responsable de toutes les erreurs du ministère. Le SUN est du même avis : la politique du Labour sur l’immigration ne rime à rien. « Et en traitant le public avec un tel mépris, Jacqui Smith ne fait que confirmer la réputation d’incompétence qui commence à peser sur le gouvernement ».
Pour l’INDEPENDENT, cette affaire ajoute aux difficultés de Gordon Brown : outre Jacqui Smith, deux autres titulaires de ministères importants font l’objet de Critiques (David Miliband au Foreign Office et Alistair darling au Trésor). « Cet apparent manque de talents n’aide sûrement pas le Premier Ministre à définir sa vision. Il a besoin de davantage de soutien s’il veut remporter la bataille des idées dans un climat politique devenu plus sceptique ».
II.AFFAIRES FRANCAISES
M. Sarkozy et les grèves
Le Président de la République « mis à l’épreuve » : toute la presse annonce des jours difficiles pour M. Sarkozy. L’INDEPENDENT parle de « convulsion sociale ». Mais, dans leur grande majorité, les commentateurs estiment qu’il doit tenir bon
« Les propositions de réforme concernant les retraites à la SNCF sont sensées », souligne en effet le DAILY TELEGRAPH. Le journal fait confiance au « politicien habile » qui a choisi un combat qu’il pense pouvoir gagner et qui à l’opinion de son côté. « L’avenir économique de la France dépend de son succès. Si M. Sarkozy hésite, il risque de devenir un canard boiteux pour le reste de son mandat. Ce n’est pas un risque qu’il puisse se permettre de courir ou de faire courir à la France », conclut le DT.
Le TIMES, de son côté, assure que « c’est le moment pour M. Sarkozy de s’inspirer de Mme Thatcher » : le Président de la République ne peut se permettre de perdre. Mais il a bien choisi son moment : comme Mme Thatcher, il a amené les syndicats à se battre pour des privilèges qui n’ont guère le soutien du public. Il y a peu de chances que le gouvernement fasse marche arrière. Il saisira plutôt l’occasion pour rappeler aux électeurs pourquoi ils ont choisi un Président qui leur a promis la « rupture » avec le passé. « Si M. Sarkozy montre sa détermination et son engagement à réformer la France, le public le soutiendra. On ne peut laisser les intérêts d’une élite choyée saper les aspirations d’une grande nation ». THE ECONOMIST reprend lui aussi la comparaison avec Mme Thatcher : M. Sarkozy a fait des promesses de réforme solides et il a manœuvré habilement. Pour l’hebdomadaire, le Président de la République a malheureusement des « prédilections bien françaises » sur le rôle de l’Etat, les champions nationaux et la peur de la compétition. Mais il ne doit pas céder face aux pressions : « ce serait exagéré de dire que la France n’aura pas d’autre chance de changement, mais c’est sûrement la dernière avant longtemps ».
Même s’il relève la détermination de M. Sarkozy, le GUARDIAN rappelle que, depuis son arrivée au pouvoir, le Président de la République a « légèrement modifié » certains de ses projets de réforme ou les a repoussés. Pour le journal, les syndicats ne vont pas s’avouer si vite vaincus. « M. Sarkozy n’est pas assuré de la victoire », renchérit l’INDEPENDENT qui parle de « véritable épreuve de force » : « S’il tient bon, il ouvrira la voie à une modernisation nécessaire. S’il échoue, son autorité sera affaiblie de façon permanente. Il n’a guère le choix. C’est maintenant qu’il doit saisir sa chance », conclut le journal. Pour le FINANCIAL TIMES, M. Sarkozy ne doit pas saper sa crédibilité en laissant les syndicats « choisir à la carte »./.
Rédactrice : Lydie Naudin, attachée de presse lydie.naudin@diplomatie.gouv.fr Tel : 00 44 (0) 207 073 1028