SEMAINE DU 10 AU 16 MAI
La formation d’une coalition entre conservateurs et libéraux-démocrates a été accueillie avec soulagement. Les journaux s’interrogent toutefois sur la solidité du nouveau gouvernement alors que des points de friction sont déjà perceptibles sur la politique énergétique (le parti de Nick Clegg est hostile à l’énergie nucléaire) et la relation spéciale (M. Clegg est jugé plutôt anti-américain). Le plan de sauvetage de la zone euro impressionne les médias par son ambition, mais ne calme guère les inquiétudes. Au chapitre de la France, quelques journaux évoquent la probabilité d’une interdiction totale du port de la burqa.
I.AFFAIRES BRITANNIQUES
1. Le nouveau gouvernement
« Une relation très spéciale » (DAILY TELEGRAPH), « Le grand amour au 10 Downing Street » (DAILY MAIL), « C’est l’amour » (DAILY EXPRESS), « L’heureux couple du 10 Downing Street » (GUARDIAN) : à l’issue de la première conférence de presse commune de David Cameron et Nick Clegg, les médias dans leur ensemble ont continué de s’étonner du résultat du scrutin du 6 mai. La coalition entre les conservateurs et les libéraux-démocrates semble en effet s’ouvrir sous les meilleurs auspices malgré quelques grincements de dents dans les deux partis. Quelques commentateurs s’interrogent cependant : est-ce que cela peut durer ?
Le FINANCIAL TIMES, qui avait qualifié de « bonne solution » la coalition entre conservateurs et libéraux-démocrates, salue, dans un éditorial, le « courage » de David Cameron : le programme proposé est beaucoup plus « ambitieux » qu’on ne l’imaginait. Le journal estime que les enjeux sont élevés pour les deux leaders : un échec ruinerait à la fois la carrière de M. Cameron et l’avenir du parti libéral-démocrate. Il considère aussi que les compromis acceptés de part et d’autre sont sensés. Les deux partis ont conservé les meilleurs morceaux de leur programme. Leur grand problème sera de résoudre le déficit budgétaire mais, sur une période de cinq ans et avec une confortable majorité aux Communes, une action radicale devrait être possible. Pour le FT, c’est là que la solidité de la coalition sera mise à l’épreuve. M. Cameron et M. Clegg devront affronter les inévitables désaccords avec le même esprit que celui qu’ils ont montré dans l’élaboration de leur programme. Ce ne sera pas facile, mais le processus est en place et il va changer la politique britannique.
Dans la même veine, l’éditorial du TIMES assure qu’une « révolution très britannique » est en cours : l’accord conclu entre les conservateurs et les libéraux-démocrates va permettre un « gouvernement fort et stable, capable de changer la politique britannique ». En ayant proposé une coalition à Nick Clegg, David Cameron apporte la preuve que les conservateurs ont changé. Quant aux libéraux-démocrates, ils vont pouvoir montrer ce dont ils sont capables.
« La politique redevient intéressante, et le double numéro de David Cameron et Nick Clegg lors de leur première conférence de presse commune montre même qu’elle peut être amusante », souligne l’éditorialiste du DAILY TELEGRAPH qui se félicite de « l’audace et de l’habileté » de M. Cameron : les Tories ont préservé la majeure partie de leur programme. Ils ont dû cependant renoncer à certains de leurs engagements en matière d’impôt sur les successions afin de financer les demandes des libéraux-démocrates et, une fois de plus, ce sont les classes moyennes qui paieront. Le journal reconnaît que les deux dirigeants politiques prennent de « gros risques » mais ajoute que c’est « revigorant » : le parcours va être « cahoteux » et on ne s’ennuiera pas. Pour le SUN, la coalition a fait un « début prometteur », mais elle n’a pas de temps à perdre et doit montrer de l’audace : les prochains mois vont être cruciaux car les électeurs demandent à être convaincus.
La presse de gauche est un peu plus sceptique. Elle avait espéré la mise sur pied de l’alliance progressiste souhaitée par Gordon Brown. Elle pense cependant que la présence des libéraux-démocrates aux côtés des conservateurs va apporter des garanties. Elle pourra notamment servir de frein aux initiatives de David Cameron sur l’Europe. L’éditorialiste du GUARDIAN prend note de « la bonne volonté, du bon sens et de la bonne grâce » affichés par un nouveau gouvernement qui mérite donc sa chance. Il conclut toutefois que cette « nouvelle forme de politique » ne durera probablement pas. « Le début est prometteur, mais tôt ou tard les tensions mettront à l’épreuve la solidité de l’accord », renchérit l’INDEPENDENT. Dans le même journal, Steve Richards assure que même si la lune de miel s’éternise la coalition restera fragile : il y a des limites aux libertés qu’un dirigeant politique peut prendre avec son parti. La coalition pourra-t-elle survivre à une campagne sur la réforme électorale ? A un moment ou un autre, « les vieilles rivalités resurgiront et les deux partis redeviendront des forces concurrentes ».
2. La politique énergétique
A peine constituée la nouvelle coalition, les points de friction ont commencé à apparaître, notamment en matière de politique énergétique. Quelques journaux s’interrogent sur la nomination d’un libéral-démocrate, Chris Huhne, à la tête du Ministère de l’Energie, alors qu’il est hostile à l’énergie nucléaire.
Pour l’éditorialiste du FINANCIAL TIMES, l’investissement dans de nouvelles centrales nucléaire est dans l’intérêt national. La coalition reste ouverte à ce projet, mais il ne suffit pas d’avoir la bonne politique, il faut aussi la volonté politique. M. Huhne doit étudier de près la question. Il est vrai que les investisseurs se méfient du nucléaire car c’est une option risquée. Cependant son coût est attrayant comparé aux autres sources d’énergie à faible émission de carbone, qui nécessitent d’importantes subventions. « La politique du Royaume-Uni en matière d’énergie doit offrir la bonne combinaison. Le nucléaire ne doit pas être laissé de côté. S’il veut assurer l’approvisionnement du pays, M. Huhne doit se montrer pragmatique », conclut le FT.
Le DAILY TELEGRAPH dénonce la « confusion » du nouveau gouvernement : sans le renouvellement des centrales nucléaires, les risques de pénurie à moyen terme sont sérieux. La possibilité offerte aux libéraux-démocrates de s’y opposer et de s’abstenir de voter peut avoir des conséquences imprévisibles. Il faudra prendre des décisions cette année, et la coalition risque de réintroduire l’incertitude dont le Royaume-Uni semblait s’être débarrassé. Le nouveau ministère a promis d’agir dans l’intérêt national : dans ce cas, le manque de clarté ne peut plus durer.
3. La relation spéciale
La presse conservatrice fonde de grands espoirs sur l’arrivée de David Cameron au pouvoir pour raviver la relation spéciale avec Washington, mais elle s’inquiète de l’anti-américanisme des libéraux-démocrates.
L’éditorialiste du TIMES se félicite de la rencontre à Washington entre William Hague et Hillary Clinton qui montre que le nouveau gouvernement britannique « affiche ses priorités ». Selon le journal, le Royaume-Uni et les Etats-Unis ont des intérêts communs en matière d’économie mondiale, de désarmement nucléaire, de politique au Proche Orient, au Pakistan et en Afghanistan. M. Hague, atlantiste convaincu, a déclaré que la relation de notre pays avec les Etats-Unis devait être « solide mais non servile ». C’est ainsi que cela doit être.
Con Coughlin du DAILY TELEGRAPH fait lui aussi confiance aux instincts de William Hague : il devrait pouvoir rassurer M. Obama, car il est un fervent partisan de la mission en Afghanistan. Il est également très ferme à propos du programme nucléaire iranien. Le nouveau Ministre des Affaires étrangères britannique « croit fermement que Washington peut davantage garantir notre sécurité nationale que Bruxelles ». « Le problème pour lui sera de faire prévaloir sa vision sur le pacifisme anti-américain des libéraux-démocrates ».
« Hague met l’accent sur une alliance incassable » : selon le FINANCIAL TIMES, la décision du nouveau Ministre des Affaires étrangères de se rendre en premier à Washington a confirmé que le gouvernement britannique considère les Etats-Unis comme son principal partenaire.
Toutefois si les Etats-Unis restent l’allié numéro un, la stratégie en Afghanistan mettra la relation spéciale à l’épreuve, souligne de son côté l’INDEPENDENT : selon le journal, il existe des différences très nettes dans les approches des deux pays sur la question, et Washington s’interroge sur l’influence que les libéraux-démocrates auront en matière de politique étrangère.
II. AFFAIRES EUROPEENNES
Le plan de stabilisation de la zone euro
La presse salue le « sérieux » des efforts de la Commission européenne et du FMI, mais s’inquiète des risques économiques et politiques pour la zone euro.
« Pour la première fois depuis le début de la crise financière, les dirigeants européens ont devancé les marchés, et le plan de sauvetage annoncé dépasse de loin ce qui était attendu d’une Europe qui semblait avoir fait trop peu, trop tard », écrit l’éditorialiste du FINANCIAL TIMES. Pour le journal, « c’est ce qu’il fallait faire face à la crise existentielle qui s’était emparée de l’économie et des marchés financiers de la zone euro ». Les mesures annoncées suffiront peut-être à mettre un terme à la panique, mais elles augmentent aussi les risques économiques et politiques. Plus personne ne peut prétendre que l’Union monétaire respecte les conditions qui ont permis de la faire accepter aux citoyens européens, particulièrement les Allemands. Il est désormais possible que le défaut de paiement d’un Etat membre doive être supporté par les Etats voisins et la BCE. « En mettant davantage de souveraineté en commun qu’elle ne l’avait jamais envisagé, la zone euro se trouve aujourd’hui à la merci des décisions souveraines de ses membres les plus endettés », conclut le FT.
Selon l’INDEPENDENT, « il s’agit de la première tentative sérieuse des dirigeants européens face au problème ». Il y a des raisons d’espérer, mais les doutes demeurent concernant la Grèce. Le risque d’un défaut de paiement persiste et peut-être même d’un effondrement de la monnaie unique. « Ce plan de sauvetage représente certainement la tentative la plus convaincante des dirigeants européens. Mais tant qu’ils ne cherchent pas à s’attaquer aux causes plutôt qu’aux symptômes des problèmes (à la fois crise bancaire et crise économique), leurs efforts risquent de simplement reporter la catastrophe à plus tard ».
Le GUARDIAN partage ce scepticisme et souligne les problèmes inhérents à la monnaie unique : « depuis le début, les décisions concernant l’euro dépendent davantage des jeux de pouvoir entre les capitales que du bien commun ». Les restrictions sur la dette dépendaient de ce qui arrangeait la France et l’Allemagne, jusqu’à ce qu’éclate la crise grecque. Pour le journal, il vaut mieux que l’Europe s’unisse pour affronter ses problèmes mais « tant que les Européens n’apprendront pas à penser de façon plus communautaire, ils paieront le prix fort ». Simon Tisdall estime dans le même journal que si la France a « remporté une victoire temporaire en imposant ses idées collectivistes sur l’harmonisation économique », rien n’empêchera une crise similaire à l’avenir. Le commentateur s’interroge : ce plan de sauvetage ne représente-t-il pas un signe supplémentaire du déclin de l’Europe ?
Le TIMES se félicite une nouvelle fois que le Royaume-Uni ne soit pas dans l’Union monétaire : le programme d’aide annoncé par la Commission européenne et le FMI va coûter cher aux Etats membres de la zone euro. Il a rassuré les investisseurs mais a réécrit les règles de l’Union monétaire. Les créateurs de l’euro, et pas seulement ceux qui lui étaient hostiles, ont toujours prévu que l’Union monétaire obligerait finalement les gouvernements nationaux à céder leurs pouvoirs budgétaires. L’Europe vient de faire un pas important dans cette direction.
III. AFFAIRES FRANCAISES
La question de la burqa
Le DAILY TELEGRAPH et le DAILY MAIL ont évoqué le vote des députés sur l’interdiction de la burqa, qui pourrait être appliquée dès juillet prochain. Les journaux rappellent qu’une mesure similaire a déjà été prise en Belgique, mais soulignent que la Cour Européenne des Droits de l’Homme pourrait s’y opposer.
Dans un éditorial, THE ECONOMIST assure que cette interdiction est une « mauvaise idée » : l’hostilité des Européens au port de la burqa est « compréhensible », mais les sociétés libérales doivent laisser les gens porter les vêtements qu’ils veulent. Les arguments avancés dans ce contexte – sécurité, égalité des sexes, laïcité - ne tiennent pas. Les gouvernements européens peuvent limiter le droit des femmes à porter la burqa (si elles sont enseignantes, juges ou participent à un jury), mais une interdiction totale porterait atteinte aux droits des individus. Les Français devraient le savoir mieux que d’autres, et se souvenir de ce que disait Voltaire./.
Rédactrice : Lydie Naudin, attachée de presse lydie.naudin diplomatie.gouv.fr Tel : 00 44 (0) 207 073 1028