SEMAINE DU 10 AU 16 DECEMBRE
C’est sur sa politique étrangère que Gordon Brown a été principalement jugé cette semaine et, là encore, de façon rarement positive : si le Premier Ministre a été accueilli par des commentaires nuancés pour ses déclarations sur l’Afghanistan, il a été unanimement critiqué pour son approche envers l’Europe. Trois autres dossiers de politique internationale ont également retenu l’attention des rédactions : la conférence de Bali, le Kosovo et la succession de Vladimir Poutine. La visite du colonel Khadafi à Paris a donné lieu à une couverture modérée.
I. AFFAIRES INTERNATIONALES
1. Gordon Brown et l’Afghanistan
« Changement de politique majeur » ou rien de bien nouveau ? : les propositions faites aux Communes par Gordon Brown à propos de l’Afghanistan – accroissement de l’aide et négociation, y compris avec ceux des Taliban qui le souhaitent - sont diversement accueillies par la presse.
L’INDEPENDENT se félicite d’une « approche plus constructive » : le Premier Ministre semble vouloir se concentrer sur la reconstruction et la diplomatie. C’est un changement qui n’intervient pas trop tôt. Il y a toujours eu des limites à l’action des troupes étrangères en Afghanistan. Pour pacifier et stabiliser le pays, il faut négocier un accord acceptable par tous les Afghans, c’est à dire parler aussi aux Taliban.
Bronwen Maddox du TIMES estime, pour sa part, qu’il « n’y a pas grand-chose de nouveau dans les propositions de Gordon Brown », à l’exception de l’offre d’ouverture à ceux des Taliban qui le souhaitent. Le Président Karzai semble déjà avoir tenté une telle démarche depuis un an, et il a eu raison. Si certains Taliban commencent à se rallier au gouvernement afghan, on peut espérer briser l’impasse dans le sud du pays. L’aide au développement de 450 millions de livres reste inférieure à celle accordée à l’Irak, bien que l’Afghanistan ait davantage de besoins. Il n’y aura pas d’envoi de nouvelles troupes, le Royaume-Uni souhaitant que l’armée afghane prenne davantage de responsabilités, mais cela fait six ans que l’on en parle. La conquête de Musa Qala est un bon point, mais ne règle pas le problème du commerce de l’opium : les récoltes de pavot sont de plus en plus abondantes. Le Royaume-Uni a réduit de façon sensée ses objectifs pour l’Afghanistan : qu’il cesse d’être le refuge d’Al Qaïda et soit retiré de la « liste de nos soucis », quitte à le laisser au « creux de la vague » en matière de développement. « Mais même pour cela, il faudra des dizaines d’années ».
C’est aussi la conclusion du DAILY TELEGRAPH. Pour le journal, si la perte de Musa Qala est une défaite tactique pour les Taliban, elle n’empêchera pas ces derniers d’étendre leur influence au-delà des frontières du Pakistan. Quant au financement de nouveaux projets, il donnera peu de fruits tant que le pays sera aux prises avec le trafic d’opium, la corruption et l’insurrection.
2. La conférence de Bali
La presse assure que « Bali n’a pas été un échec » mais, pour certains commentateurs, les délégués auraient pu mieux faire.
« Enfin un peu de sagesse », se félicite l’OBSERVER qui estime qu’une déclaration d’intention signale un « réel progrès », même si les sceptiques ont raison d’exprimer leur insatisfaction. Le Sunday TIMES relève à son tour que Bali « donne des raisons d’espérer ».
Contrairement au FINANCIAL TIMES qui estime « encourageante » la nouvelle approche des Américains (« ils ont fait beaucoup de chemin en peu de temps »), plusieurs journaux les pointent du doigt. « L’obstruction de Washington menace les chances d’un accord post-Kyoto d’ici 2009 », écrit le GUARDIAN, qui ajoute : il ne faut pas attendre un nouveau président américain pour agir. Dans la même ligne, l’INDEPENDENT, qui cite les propos d’Al Gore, remarque que « même si les démocrates américains l’emportent l’an prochain, on ne peut pas se permettre d’attendre ».
Pour le TIMES, là n’est pas le problème, car l’avenir de la planète se décidera par l’action des individus : c’est à chacun de réduire son empreinte carbone. Le DAILY TELEGRAPH, qui avait raillé d’emblée la conférence de Bali, assure que le débat sur le réchauffement est d’abord un problème scientifique, puis politique, qui ne peut se régler que « loin de l’agitprop et des simagrées de vedettes en perte de vitesse ».
3. Le Kosovo
Deux ans de négociations qui n’ont débouché sur rien : de l’avis de la presse, la crise devient de plus en plus menaçante au Kosovo. Les journaux annoncent le déploiement d’une mission européenne, mais soulignent aussi la persistance de désaccords au sein de l’Union.
Le FINANCIAL TIMES engage l’Union européenne à « prendre les choses en main » : en autorisant l’envoi d’une mission après le départ de celle des Nations Unies et en soutenant le projet d’indépendance conditionnelle. Pour le journal, les dirigeants du Kosovo ne doivent pas décider d’une action unilatérale : une indépendance qui n’aurait pas le soutien de la communauté internationale, notamment de l’Union européenne, serait très fragile, et encouragerait les extrémistes. « L’indépendance conditionnelle ne sera pas facile, mais c’est la moins pire des options ». Les dirigeants du Kosovo doivent repousser, probablement jusqu’au début de l’année prochaine, leur déclaration d’indépendance. « A partir de ce moment là, l’Union européenne doit renouveler ses promesses d’adhésion à l’ensemble des Balkans, en particulier au Kosovo et à la Serbie. Elle doit aussi clairement leur faire comprendre que cette adhésion dépendra d’une coexistence pacifique ».
Le GUARDIAN de vendredi mentionnait la lettre adressée par le Royaume-Uni, l’Allemagne, la France et l’Italie à leurs partenaires européens en faveur du plan préparé par M. Ahtisaari.
4. L’héritier de Vladimir Poutine
Par le choix de son héritier, Vladimir Poutine confirme qu’il entend ne pas renoncer au pouvoir : la presse britannique relève également que Dmitry Medvedev est un réformateur sur le plan économique, un trait jugé plutôt encourageant pour les pays occidentaux.
« L’homme de Poutine obtient le poste de Poutine », titre l’éditorial du GUARDIAN qui rappelle que « l’ascension fulgurante » de M. Medvedev à la tête de Gazprom est entièrement due à M. Poutine et que la dépendance demeure, ce qui « garantit la loyauté indéfectible » de l’héritier du président.
C’est aussi l’avis de Quention Peel du FINANCIAL TIMES : en choisissant Dimitry Medvedev pour lui succéder, « Vladimir Poutine assure la continuité du Kremlin et confirme son intention de garder le pouvoir en coulisses ». M. Medvedev est très proche de son chef, mais l’a toujours été dans le rôle de subordonné, ajoute le commentateur. Ce qui amène le DAILY TELEGRAPH à qualifier le futur président de « pantin ».
Le FIN ANCIAL TIMES et le DAILY TELEGRAPH mettent aussi en avant le fait que M. Medvedev n’a jamais été membre du KGB ou des services qui lui ont succédé. Il appartient au groupe des réformateurs économiques qui se préoccupent davantage des intérêts des entreprises que de l’insécurité et du nationalisme. « C’est un libéral pro-occidental, qui connaît l’économie et les marchés », précise le DAILY TELEGRAPH.
« Une présidence Medvedev devrait permettre à la Russie de dépasser le nationalisme de plus en plus criant de l’ère Poutine et jouer un rôle plus responsable sur la scène internationale », renchérit le TIMES.
II. AFFAIRES EUROPEENNES
La signature du Traité et le conseil européen
Gordon Brown se fait critiquer par les journaux de tous bords pour son attitude à l’égard de l’Europe. Sa décision de venir à Lisbonne pour signer le Traité, mais après les autres, est souvent ridiculisée. Concernant le Conseil de Bruxelles, les journaux relèvent les « désaccords » entre M. Brown et M. Sarkozy sur l’avenir de l’Europe (le TIMES, le GUARDIAN et l’INDEPENDENT en ont fait leurs titres).
Pour les commentateurs à l’instar du FINANCIAL TIMES, Gordon Brown ne peut « plaire à personne », même pas à la presse eurosceptique qui lui reproche de « reculer devant ses responsabilités ». En fait, pour le journal, l’approche de M. Brown ne fait que souligner « l’ambivalence » d’un homme qui ne sait pas ce qu’il veut. C’est celle d’un « observateur » et non d’un « acteur » sur la scène européenne, que ne comprennent ni ses alliés, ni ses adversaires.
« C’est une attitude lâche et cynique, qui ne satisfait personne », renchérit l’INDEPENDENT, tandis que le GUARDIAN estime que le comportement de M. Brown est « une insulte pour ses partenaires européens » et place le Royaume-Uni dans une position embarrassante. « Le Premier Ministre se fait du tort et, pire encore, il fait du tort à son pays ». Il est pourtant dans l’intérêt du Royaume-Uni que l’Europe devienne de plus en plus efficace sur la scène internationale, et c’est ce que souhaitent les Britanniques, contrairement à ce que prétend la presse Murdoch. « Comment peut-il défendre ses arguments en irritant ses alliés à Lisbonne ? Comment son attitude hostile envers l’Europe, sa rudesse à l’égard de Mme Merkel et M. Barroso peuvent-elles l’aider à imposer ses vues sur des questions comme la directive sur l’emploi et l’adhésion de la Turquie ? ».
Pour un journal pro-européen, comme l’INDEPENDENT, l’attitude de M. Brown est d’autant plus regrettable que l’Union européenne prend une direction qui va dans la ligne souhaitée par le Royaume-Uni, en mettant l’accent sur une « économie compétitive et flexible ».
Le SUN, tabloïd eurosceptique du groupe Murdoch, se déchaîne contre « l’ultime acte de trahison » d’un Premier Ministre qui « va porter la responsabilité d’une des pires escroqueries infligées au Royaume-Uni » et conclut : « M. Brown risque d’en être hanté jusqu’à la fin de sa vie politique ». Le DAILY EXPRESS reprend le thème de la « trahison », tandis que le DAILY MAIL assure que le refus de M. Brown d’accorder un référendum sur le nouveau Traité (« qui rend le Royaume-Uni moins démocratique ») « poursuivra le Labour et le Premier Ministre pendant longtemps ».
III.AFFAIRES FRANCAISES
La visite du colonel Khadafi
La majorité des journaux a rendu compte de la visite du colonel Khadafi, soulignant les remous suscités en France par l’événement.
Seul le FINANCIAL TIMES s’est indigné, dans un éditorial, du « double jeu » de M. Sarkozy : le Président de la République cherche à obtenir de gros contrats commerciaux, tout en défendant les Droits de l’Homme. « C’est une approche qui se retournera quasi nécessairement contre lui » : elle risque de porter atteinte à la crédibilité de la politique étrangère de la France ; de plus, les contrats commerciaux liés à des considérations politiques ont souvent la mauvaise habitude de voler en éclats. Le Royaume-Uni en a fait l’expérience avec l’Arabie Saoudite. « M. Sarkozy devrait passer moins de temps avec des dirigeants étrangers douteux et redoubler d’efforts pour réformer l’économie française ». THE ECONOMIST reconnaît que M. Sarkozy n’est pas le seul dirigeant occidental à accueillir M. Khadafi, mais estime aussi qu’il le fait avec davantage d’enthousiasme. Si le Président de la République utilise la diplomatie à des fins commerciales, comme le faisait M. Chirac, contrairement à ce dernier, il entend introduire les Droits de l’Homme dans sa politique étrangère. Il est difficile d’allier l’éthique et la realpolitik avec la Libye. Mais, conclut l’hebdomadaire, « Pour M. Sarkozy, ce qui compte en matière de diplomatie, ce sont les résultats et non pas les moyens »./.
Rédactrice : Lydie Naudin, attachée de presse lydie.naudin@diplomatie.gouv.fr Tel : 00 44 (0) 207 073 1028