Discours de l’Ambassadeur
Londres, le 13 septembre 2007

Il existe de nombreuses raisons pour vous rendre hommage.
La première raison pour vous remettre la Légion d’honneur, Trevor Phillips, est que vous avez connu une grande réussite et qu’elle a toujours été au service d’un idéal.
Premièrement, en tant que Président du National Student Union. Pour défendre les étudiants.
Deuxièmement, comme journaliste et producteur. Vous avez été responsable des informations. Vous avez fait des documentaires dont certains ont été primés. Pour informer et éclairer les citoyens.
Troisièmement, comme élu à la Greater London Authority puis Président de cette assemblée. Pour représenter les Londoniens.
Quatrièmement, comme Président de la Commission for Racial Equality en 2003 puis de la Commission for Equality and Human Rights qui vient d’être créé. Pour défendre la valeur fondamentale qu’est l’égalité, la lutte contre les discriminations, les droits de l’homme.
La deuxième raison vient du fait que vous avez été un précurseur dans le débat essentiel sur l’importance de la cohésion.
L’un des problèmes centraux de nos sociétés est de savoir comment concilier diversité et cohésion nationale.
Dans vos fonctions à la tête de la Commission for Racial Equality, vous avez exprimé très vite vos convictions. Dans plusieurs interviews, vous avez rappelé la nécessité de l’intégration, de l’égalité devant la loi, du respect des valeurs communes. Vous disiez : « What we should be talking about is how we reach an integrated society, one in which people are equal under the law, where there are some common values ». Vous dénonciez les pratiques qui encouragent la séparation (« separateness ») entre les communautés.
A l’époque, vous étiez l’un des premiers à dire cela. Vous n’avez cessé de le répéter depuis, notamment dans votre discours de Manchester à l’automne 2005, appelant à faire attention pour éviter d’avancer tel un somnambule vers de nouvelles formes de ségrégation (« sleepwalking to segregation »).
C’était une position courageuse, claire, controversée. Vous étiez un précurseur d’un débat qui, aujourd’hui, se poursuit.
A vrai dire, ce débat ne concerne pas que le Royaume-Uni. Nous connaissons des défis similaires en France, par exemple, lorsque nous avons dû défendre les valeurs communes de la République au sein des écoles publiques, par l’adoption d’une loi sur la laïcité qui a pu être mise en œuvre de manière apaisée et ainsi effectivement calmer les tensions. Egalement, sujet très différent, lorsque les jeunes des banlieues se sont rebellés (« rioted ») à l’automne 2005. D’ailleurs, il ne s’agissait pas de leur part de revendiquer une identité différente, religieuse ou autre. Au contraire, la demande de ces jeunes était de mettre fin aux discriminations, d’être traités comme des Français à part entière.
Ce débat est fondamental car la cohésion de nos sociétés est une nécessité impérieuse, et ce pour deux raisons :
dans le monde difficile et dangereux qui est le nôtre, nos gouvernements sont parfois amenés à prendre des décisions difficiles. Pour que ces décisions soient acceptées et efficaces, ils ont besoin de cohésion nationale.
seules des Nations qui sont confiantes dans ce qu’elles sont et ouvertes au monde comme à la modernité peuvent partager leur souveraineté dans l’Europe qui se construit.
La troisième raison enfin, est que vous êtes l’homme qui a su ouvrir un dialogue très nécessaire sur ce sujet entre la France et le Royaume-Uni.
Vous avez des liens personnels avec la France. Votre épouse, Asha, est française et vous vous rendez souvent en France. Vous connaissez donc bien ce pays, ce qui explique peut-être que, arrivé à la tête de la CRE, vous avez tout de suite décidé de lancer des échanges franco-britanniques nourris.
Cela vous a amené à rencontrer l’actuel Président de la République, avant son élection, dans une conférence sur la justice sociale en décembre 2005 (vous aviez le nez creux !). De nombreux autres contacts et manifestations ont ensuite eu lieu :
la visite de Azouz Begag à Londres en juin 2006,
le Séminaire du Conseil franco-britannique sur les défis de la diversité (challenges of diversity), que vous avez co-présidé avec Pierre Joxe à Londres en novembre 2006 puis, deux semaines plus tard,
l’invitation d’un keynote speaker français pour ouvrir la Race Convention.
Ces initiatives étaient bienvenues. Elles ont permis d’engager une discussion qui n’avait jamais eu lieu entre les élites en France et au Royaume-Uni et de prendre conscience de la similarité des défis que nous affrontions. Jusqu’ici, nous avions préféré nous concentrer sur les caricatures et la confrontation stérile entre soi-disant « modèles ».
Cet effort doit être un exemple pour le reste de notre relation. La France et le Royaume-Uni sont si différents et si semblables à la fois. Si nous pouvions additionner les qualités de la France avec celle du Royaume-Uni, ce serait le paradis. Comme, d’ailleurs, ce serait l’enfer si nous additionnions les défauts de la France et du Royaume-Uni !
Pour toutes ces raisons, Trevor Phillips, au nom du Président de la République et en vertu des pouvoirs qui me sont conférés, nous vous faisons Chevalier de la Légion d’honneur.
