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Quels pigments furent utilisés pour enluminer les bibles de Gutenberg ?

Depuis 2000, la « British Library » et le laboratoire Christopher Ingold du département de chimie de « University College London » (UCL) collaborent au sein du « Project Raman » (le projet Raman).

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Source : British Library
Extrait de la bible de Gutenberg

Ce projet est destiné à l’analyse, par spectroscopie Raman, des matériaux utilisés dans la fabrication et pour la préservation des manuscrits et des incunables. Il comprend donc l’identification des matériaux originaux, des produits de dégradation possibles et des problèmes de conservation associés. Le centre d’étude, établi en décembre 2000, est localisé à la fois dans les studios de restauration de la « British Library » et au laboratoire de chimie Christopher Ingold. Le centre a par ailleurs mis en place des collaborations avec l’université de Cambridge, le « Victoria and Albert Museum », le « Wellcome Institute » et la « Tate Gallery ». Le professeur Robin Clark, du département de chimie de UCL, avait d’ailleurs collaboré avec Libby Sheldon, du département d’histoire de l’art d’UCL, lors des recherches qui avaient permis d’attribuer le tableau « La Jeune Femme Assise au Virginal » au peintre Vermeer. La spectroscopie Raman avait mis en évidence la présence, dans le châle de la jeune fille, d’un pigment jaune qui ne fut pas utilisé après le 17ème siècle, prouvant ainsi que le tableau n’était pas une imitation postérieure.

Pourquoi la spectroscopie Raman ?

De nombreuses techniques analytiques peuvent être utilisées pour identifier les pigments des artéfacts historiques et la spectroscopie Raman s’est imposée comme une technique de choix pour l’analyse des documents. Cette technique consiste à sonder la structure vibrationnelle des molécules en les excitant avec un faisceau de photons et en examinant la lumière réémise lorsqu’elles se désexcitent. Les progrès réalisés par les lasers et les détecteurs durant les trente dernières années ont fait de la spectroscopie Raman une technique efficace pour l’analyse de différents matériaux ; en particulier, grâce au développement du microscope Raman, cette technique a été appliquée à de petits échantillons. Dans ce cas, la lumière d’un laser monochromatique est dirigée, à travers un microscope optique, sur l’échantillon lui-même placé sur le porte échantillon du microscope. Chaque grain de pigment peut être ainsi sondé grâce au faible diamètre du faisceau laser (de l’ordre du micron). La lumière du laser est absorbée par le grain de pigment et une partie est réémise de façon inélastique, c’est-à-dire à une longueur d’onde différente de celle du faisceau incident. La lumière émise est recueillie à travers le microscope et acheminée vers un spectromètre à diffraction qui enregistre le spectre. La longueur d’onde recueillie est caractéristique de la structure chimique qui l’a émise, elle en constitue en quelque sorte une empreinte digitale. Ainsi, le spectre Raman obtenu, c’est à dire le relevé de l’intensité des radiations réémises en fonction de la longueur d’onde, est caractéristique de la composition et de la structure de l’échantillon. La microscopie Raman s’avère sensible, bien définie spatialement et dénuée d’interférences. Elle offre également la possibilité d’analyses in situ non destructives et le développement récent des sondes en fibre optique a permis de travailler sur des objets en trois dimensions particulièrement fragiles. C’est le cas des échantillons archéologiques, des manuscrits et des œuvres d’art.

L’instrument installé à UCL dispose d’une large gamme de longueurs d’onde incidentes ce qui devrait permettre l’analyse de la plupart des matériaux organiques et inorganiques une fois que les bases de données de référence auront été établies. Depuis quelques années, l’équipe de chercheurs britanniques s’est spécialisée dans l’identification des matériaux utilisés dans la réalisation des manuscrits, en particulier les encres et les pigments. Plus récemment, elle s’est intéressée aux colles, liants, résines et colorants.

Les pigments des enluminures des bibles de Gutenberg

Entre autres documents, les chercheurs britanniques se sont penchés sur les illustrations des bibles de Gutenberg, en particulier sur la copie du roi Georges III conservée à la British Library, et leurs travaux feront l’objet d’une communication dans le numéro daté du 1er juin 2005 de la revue « Analytical Chemistry ».

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Source : UCL
Spectres Raman référence pour différents pigments

Les bibles de Gutenberg datent du 15ème siècle et sont considérées comme les premiers livres produits grâce à la technique d’imprimerie à caractères mobiles métalliques. On estime qu’environ 180 bibles en latin furent imprimées mais seules 48 nous sont parvenues. Même si malgré leur grand âge, environ 600 ans, ces ouvrages ne présentent pas de détérioration apparente, il est important de disposer du maximum d’informations les concernant au cas où le besoin de préservation ou de restauration se ferait sentir à l’avenir. En effet, l’utilisation à des fins de conservation de produits chimiques non appropriés pourrait conduire à des dégâts irréversibles. Outre leur méthode de fabrication révolutionnaire, les bibles de Gutenberg sont également célèbres pour leurs illustrations colorées qui représentent des animaux, des fleurs, des fruits et d’autres figures décoratives et dont la composition exacte était restée un mystère jusqu’à présent.

L’équipe britannique a analysé par spectroscopie Raman les pigments utilisés dans un certain nombre d’illustrations de la copie du roi Georges III, mais aussi ceux contenus dans les écaillures trouvées dans les marges intérieures proches de la reliure de l’ouvrage. Les spectres enregistrés ont été comparés aux données spectroscopiques contenues dans une bibliothèque d’échantillons de référence ainsi qu’aux spectres obtenus à partir des six autres bibles conservées en Europe (respectivement à « Lambeth Palace », au collège d’Eton, à la Bibliothèque Mazarine, à la Bibliothèque Nationale de France, à la « Staatsbibliothek » de Berlin et à la « Universitäts- und Staatsbibliothek » de Göttingen). Les chercheurs savaient déjà que les illustrations de la bible de Georges III étaient composées de neuf couleurs principales mais la nature chimique des pigments utilisés n’était pas connue de façon certaine. La spectroscopie Raman a permis de lever ces incertitudes : le rouge vif est du cinabre, ou son équivalent synthétique, le vermillon ; le jaune est de l’oxyde de plomb-étain (Pb2SnO4) ; le noir est du carbone ; le bleu est de l’azurite, un carbonate de cuivre basique ; le blanc est de la craie, un carbonate de calcium ; le vert olive est de la malachite, un autre carbonate de cuivre basique ; le vert foncé est du vert de gris, un acétate basique de cuivre. Les chercheurs ont éprouvé des difficultés pour obtenir les données spectrales du doré et du rouge foncé, les deux autres pigments principaux. En se fondant sur d’autres analyses, ils estiment que le doré pourrait être de l’or et que le rouge foncé pourrait être un pigment obtenu à partir de plantes ou d’insectes. L’étude de la composition de ce dernier se poursuit. Selon l’équipe britannique, cette observation témoigne du nombre limité de pigments disponibles au 15ème siècle à travers l’Europe mais elle illustre également le haut niveau d’intégration des pratiques artistiques qui avaient cours à l’époque. Enfin, les matériaux identifiés semblent être en accord avec les descriptions contemporaines des méthodes d’enluminure.

Les pigments identifiés sur la copie du roi Georges III sont similaires à ceux des six autres bibles « européennes », quoique le style et la richesse des illustrations varient considérablement. Ainsi, les deux ouvrages conservés en Allemagne contiennent du lapis-lazuli, un minerai coûteux que l’on ne retrouve pas dans la copie du roi Georges III. L’emploi de ce pigment pourrait indiquer que ces deux ouvrages étaient destinés à des propriétaires très fortunés. En outre, une de ces bibles contient de l’anatase et du rutile (du dioxyde de titane), des composés qui ne sont présents que dans les peintures modernes : ces espèces chimiques témoignent alors probablement d’une contamination extérieure ou d’un travail de restauration.


Sources : PhysOrg, 11/05/05, www.physorg.com/news4063.html ; Département de Chimie, UCL, www.chem.ucl.ac.uk/resources… ; British Library, www.bl.uk/about/collectionca…, www.bl.uk/treasures/gutenber….


Auteur : Dr Anne Prost