Le Progress Educational Trust organisait le 19 novembre 2008 une conférence s’articulant autour d’une question actuellement largement controversée ou pour le moins discutée : l’embryon humain est-il sacré ? Pour partager leurs opinions et croyances eu égard à cette question et aux techniques de procréation assistée qui s’y rattachent étaient invités des médecins, des représentants des traditions religieuses modernes, des patients et des bioéthiciens. L’objectif de cette conférence n’était pas d’atteindre un consensus mais bien de comprendre, voire de découvrir, les différentes perspectives offertes selon les religions. Tombant juste quelques jours après le vote définitif de la loi Human Fertilisation and Embryology Act (HFE Act 2008), cette conférence était donc complètement d’actualité.
Les sujets traités au cours de la journée ont cherché à répondre aux questions générales de l’aspect sacré et inviolable de l’embryon, de son statut particulier et de sa protection d’une part, et aux implications posées par la pratique de certaines techniques, telles que le diagnostic préimplantatoire et les dons de gamètes, d’autre part.
[( Progress Educational Trust Cette association caritative a pour objectif d’encourager la dissémination de la science dans des domaines relatifs à la génétique humaine, la procréation assistée et la recherche sur les cellules souches et l’embryon.)]
La première session a rassemblé , sous la présidence de la Baroness Ha-leh Afshar, fondatrice et présidente du réseau pour les femmes musulmanes et professeure invitée de loi islamique à l’Université de Strasbourg, des représentants de la majorité des religions modernes, hindoue, juive, catholique, anglicane et musulmane, ainsi qu’un professeur de bioéthique à l’Université de Manchester, s’autoproclamant athée.
Si le statut de l’embryon diffère d’une religion à l’autre, il est intéressant de constater que toutes lui accorde une place particulière au sein de la communauté, et toutes considèrent crucial de le protéger :
pour les Catholiques, il est considéré comme un être humain dès la conception, son statut est celui d’un être humain en développement qui ne peut pas être rejeté au bon vouloir des parents, et par là-même est sacré ;
- chez les Hindous, l’âme entre dans le corps du fœtus vers la 20e semaine de gestation, et une cérémonie est célébrée au début du 7e mois ;
- dans la religion juive, si l’embryon reçoit son âme au moment de la conception, il n’est ni sacré ni inviolable : un avortement peut être décidé jusqu’au moment de la naissance (tant que la tête n’est pas née, ce qui marque le passage au statut d’enfant) ;
- la position officielle de l’église anglicane indique que l’embryon a le potentiel de devenir une personne mais qu’il ne l’est pas à l’étape 14 jours (étape clé à laquelle les embryons utilisés au Royaume-Uni à des fins de recherche doivent être détruits). Avant 14 jours, l’embryon est donc protégé mais non sacré et son utilisation à des fins de recherche est acceptable ;
- selon les lois islamiques, l’embryon est respecté comme un être en devenir et à ce titre il lui est conféré un statut particulier : la plupart des écoles de pensée musulmanes interdisent l’avortement, même avant l’étape de 120 jours au cours de laquelle l’âme est donnée au fœtus.
Pour John Harris, bioéthicien athée, la reproduction sexuée naturelle est un processus extrêmement peu efficace. En effet, 3 à 5 embryons sont perdus ou détruits pour chaque grossesse naturelle, démontrant par là-même le statut non sacré de l’embryon. Les techniques de procréation assistée, qui démontrent aujourd’hui une efficacité à peu près similaire à la reproduction sexuée naturelle, continueront de voir leur efficacité s’accroître au fur et à mesure de l’amélioration des technologies. De manière quelque peu provocante, il recommande donc que les personnes ayant un problème de conscience (dû à la destruction des embryons surnuméraires créés par ces techniques) évitent à l’avenir la reproduction sexuée naturelle. David Jones, représentant l’église catholique de répondre à cette pique en soulevant qu’il existe une différence majeure entre accepter la mort d’un embryon (reproduction sexuée naturelle) et décider de sa destruction (technologies de procréation assistée).
Liée à la protection et l’inviolabilité de l’embryon se pose la question de l’avortement. Celle-ci a été récemment rediscutée au Parlement britannique dans le contexte de la mise à jour de la loi sur la fécondation et l’embryologie. Le représentant de l’église anglicane, Lee Rayfield, a critiqué ces discussions qui, selon lui, se sont fondées sur un argumentaire selon lequel il est acceptable de terminer une grossesse tant que le fœtus est dépendant de la mère pour survivre. Il aurait souhaité que ces discussions aient une vision d’avenir plus lointaine et commencent à ouvrir le débat sur la technologie des utérus artificiels : quels seront les critères utilisés pour ou contre l’avortement lorsque cette technologie sera viable et efficace ? Enfin, malgré une question dans l’assemblée, les intervenants ne se sont pas prononcés sur la question des embryons chimères humain-animal, aujourd’hui autorisés au Royaume-Uni à des fins de recherche. Seul Anil Bhanot, représentant hindou, a indiqué que puisque l’espèce humaine n’est pas la seule espèce sacrée, et qu’il existe également des dieux dans d’autres espèces animales, la création de chimères n’est pas un problème en soi.
Le diagnostic préimplantatoire (DPI) est une procédure permettant de tester, au laboratoire, l’empreinte génétique d’un embryon issu d’un couple ayant une histoire familiale de maladie grave. Au stade 8 cellules, l’équipe médicale extrait une ou deux cellules d’un embryon créé par fécondation in vitro et cherche la présence du gène défectueux et associé à la maladie en question. Un ou deux embryons non porteurs de ce gène peuvent alors être implantés chez la mère. Cette procédure est autorisée au Royaume-Uni pour près d’une soixantaine de maladies dites « sérieuses », répertoriées par la Human Fertilisation and Embryology Authority (HFEA, haute autorité britannique en charge de l’aide à la procréation assistée et de la recherche en embryologie). A l’hôpital Guy’s de Londres, le DPI est pratiqué depuis 1996 : près de 600 diagnostics ont été pratiqués, parmi lesquels on compte environ 200 naissances. Il s’agit donc d’une procédure lourde, encore menée au cas par cas.
L’autorisation de cette procédure soulève cependant des questions éthiques importantes : sur quelles bases les politiques décident quelles sont les maladies « sérieuses » pouvant bénéficier d’un DPI ? Existe-t-il un seuil de gravité ? Comment le terme « grave » est-il défini ? Une telle définition peut-elle s’appliquer à toutes les religions puisqu’il est possible de sélectionner un embryon pour des caractéristiques « négatives », pourquoi ne peut-on en sélectionner pour des caractéristiques « positives » ?
Pour la représentante du groupe catholique Américain Pro-choice, Sheila Briggs, il n’existe pas d’embryon handicapé car celui-ci ne possède pas les capacités sensorielles ou conscientes d’un fœtus ou d’un enfant (par exemple, il n’existe pas de surdité chez un embryon), et par conséquent l’embryon n’a pas d’intérêts propres. La question d’utilisation du DPI s’articule donc autour du « meilleur intérêt de l’enfant », et non celui de l’embryon. La question du DPI ne se pose donc pas en terme de droit à la vie, mais en terme de morale : les parents à venir doivent chercher à avoir un embryon qui se développera en un enfant ayant la meilleure santé possible, et par conséquent le DPI est une procédure nécessaire dans le paysage médical, éthique et moral de la société d’aujourd’hui. Elle différencie cependant « meilleure santé possible » et « meilleur enfant possible », et ne souhaite donc pas que des caractéristiques positives soient sélectionnées lors du DPI, alors que d’autres voient dans une telle sélection la possibilité de donner à l’enfant à venir les meilleures chances pour l’avenir, de la même manière que les parents choisissent la meilleure école possible.
Selon les chiffres publiés par la HFEA, le nombre de naissances par dons de gamètes s’élève, au Royaume-Uni, à environ 2000 par an. En raison des restrictions mises en place pour les donneurs au cours de ces dernières années (screening, âge, nombre maximum de gamètes par donneur, etc.) et de la levée de l’anonymat en 2005, le nombre de dons a diminué, poussant à la hausse celui de couples partant à l’étranger pour avoir un accès plus aisé à des gamètes tout en évitant les contraintes existant au Royaume-Uni.
Pour la religion sikh, seule la procréation entrant dans le cadre du mariage est autorisée. L’utilisation d’un gamète provenant d’un tiers n’entre donc pas dans ce cadre et pose des questions morales : le Dieu Sikh permet-il à un couple marié d’utiliser un gamète étranger pour espérer avoir un enfant ? La question n’est pas tranchée de façon claire, car les Sikhs estiment également qu’il est possible que ce Dieu ait donné à l’Homme l’intelligence et les capacités d’innovation ayant permis le développement de telles techniques pour pouvoir en jouir pleinement. La ligne officielle hindoue montre une approche assez semblable, avançant que si la science peut aider à créer la vie, l’hindouisme ne peut se mettre en travers. Enfin, pour l’Islam, la question majeure reste celle de la lignée familiale du père qui doit être maintenue : un don de gamète vient interrompre cette lignée génétique familiale paternelle, ce qui interdit donc purement et simplement à un couple infertile d’utiliser un don de gamète pour procréer. Conclusions
Sans surprise, cette journée de présentations et de débats, qui s’est déroulée dans un climat de convivialité, s’est montrée riche en opinions et croyances diverses. On peut cependant regretter que la grande majorité des intervenants étaient des hommes, alors même que le thème de la journée touchait non seulement aux intérêts de l’embryon mais également, et par extension, à ceux de la femme : les techniques de fécondation in vitro ou l’avortement induisent en effet des modifications hormonales et physiologiques importantes du corps de la femme et de son psychisme. Ces intérêts n’ont cependant été abordés que très superficiellement, comme l’a rappelé la Baroness Haleh Afshar.■
Dr Claire Mouchot