Mettre tous les savoirs du monde à la portée des internautes : voici la mission que s’est assignée l’Europe, sur initiative de la France. Avec la mise en place de la bibliothèque numérique européenne, qui prendra appui sur les actions de numérisation déjà engagées par nombre de bibliothèques européennes, s’annoncent les prémices d’une véritable révolution éditoriale. Six pays sont concernés : l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, la Hongrie, la Pologne et la France. Une collaboration européenne sur le plan culturel, technique et financier.
Une bibliothèque virtuelle universelle, qui mettra en ligne la culture à la portée des internautes : c’est l’un des plus vieux rêves humanistes qui va bientôt se réaliser. Vieux rêve mais aussi immense défi.
C’est sur initiative de la France que six pays européens (l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, la Hongrie, la Pologne et la France) ont demandé à l’Union européenne de lancer une bibliothèque numérique européenne pour coordonner les actions des bibliothèques nationales. « Plus que jamais, il est nécessaire que la France et l’Europe travaillent ensemble pour préserver la diversité culturelle et bâtir par des projets concrets une Europe de la culture », avait annoncé Jacques Chirac, le chef de l’Etat français. Il s’agit, expliquent les six leaders européens, de défendre un patrimoine « d’une richesse et d’une diversité sans égale, exprimant l’universalisme d’un continent qui, tout au long de son histoire a dialogué avec le reste du monde ». Le 3 mai 2005, à Paris, lors des Rencontres européennes de la culture, le président du Conseil européen, Jean-Claude Juncker, se prononçait pour un « oui » franc en faveur de la création de la bibliothèque européenne en ligne.
Ce projet intervient au lendemain d’une motion commune de 19 bibliothèques nationales européennes, qui avaient appelé à des initiatives communautaires pour contrer le gigantesque programme de numérisation de livres lancé fin 2004 par Google, le plus puissant moteur de recherche du monde. Le 14 décembre 2004, l’américain Google avait en effet annoncé son intention de numériser et de diffuser gratuitement sur Internet 15 millions de livres, soit environ 4,5 milliards de pages grâce à quelques-unes des plus prestigieuses bibliothèques anglo-saxonnes. Un plan estimé entre 150 et 200 millions de dollars. A priori, l’idée est bonne. Mais doit-on confier un bien public à un organisme privé qui monopoliserait l’information mondiale ? Et surtout, doit-on abandonner la culture aux seules lois du marché ? La riposte est venue de Jean-Noël Jeanneney, le président de la Bibliothèque nationale de France (BNF). Dans une tribune au journal « Le Monde », il avait alors expliqué « qu’il n’était pas hostile au projet Google, mais qu’il aimerait que, face à ce miroir américain, on puisse disposer dans l’avenir d’un autre point de vue, marqué par une autre sensibilité européenne ». Cet épisode coïncide avec le dixième anniversaire de la BNF, créée en 1995 par François Mitterrand, alors président de la République française.
L’enjeu culturel du projet est énorme, mais il est conditionné par la technique, domaine encore plein d’inconnues, qui déterminera lui-même les coûts financiers. Afin d’examiner plus en détail les modalités de réalisation de ce projet, un comité interministériel de pilotage a été créé en juillet dernier. Ce comité interministériel, placé sous la présidence du ministre de la Culture et de la Communication, comprend des représentants du ministère chargé de l’Industrie, du ministère chargé des Affaires européennes, du ministère chargé de l’Enseignement supérieur et de celui de la Recherche, ainsi que six personnalités hétéroclites hautement qualifiées. « Ce comité a pour tâche de proposer un modèle économique viable et diversifié, c’est-à-dire un projet qui ne repose pas uniquement sur des fonds publics français et européens, mais explore toutes les pistes de partenariat possible entre le secteur public et le secteur privé. Il s’agit d’un projet culturel et scientifique mais aussi d’un projet économique et industriel », observe Renaud Donnedieu de Vabres, ministre de la Culture et de la Communication. Un livre blanc est en cours d’élaboration.
La présence des œuvres sur les réseaux numériques est un enjeu fondamental et une priorité du ministère français de la Culture et de la Communication. « Chacun de ses grands domaines d’intervention (le patrimoine, l’architecture, les archives, les musées, les arts plastiques, la musique, le livre, l’audiovisuel) y consacre des moyens importants, avec la volonté de proposer des collections numériques sélectionnées, cohérentes, signifiantes, repérables, en conciliant exigences scientifiques et souci de présentation au plus large public », indique Renaud Donnedieu de Vabres. La plupart des collections numérisées du ministère sont accessibles gratuitement sur le Web, comme le site Gallica de la BNF, l’une des plus importantes bibliothèques numériques, qui compte aujourd’hui quelque 80 000 documents et plus de 70 000 images. Toutes les données techniques qui garantissent une numérisation réellement scientifique sont prises en compte : la rareté, la fragilité, l’utilité pour la recherche et la valorisation de la culture française et européenne.
Grâce à la bibliothèque numérique européenne, les internautes pourront bientôt consulter sur écran ce qui s’est écrit, dessiné, peint, filmé, photographié… « Cependant, le numérique ne saurait prétendre déployer le savoir au mépris des conditions de production de ce savoir », reprend Renaud Donnedieu de Vabres. Reste donc l’épineuse question des œuvres d’auteur encore sous droits. Tous les ouvrages antérieurs à soixante-dix ans (donc dans le domaine public) seraient disponibles sur le Web dans leur intégralité, tandis que pour ceux qui sont protégés par le droit d’auteur, seuls quelques extraits seraient consultables par les internautes.
Le vieux rêve de la bibliothèque d’Alexandrie mis à la portée de l’humanité est en train de se mettre en place, avec une priorité : préserver l’intérêt collectif et la diversité culturelle. « La culture n’est pas un produit commercial, c’est une attitude devant la vie », conclut Jean-Claude Juncker.
Annik Bianchini
Sites Internet
www.culture.gouv.fr : ministère de la culture
www.bnf.fr : bibliothèque nationale de France
http: //gallica.bnf.fr : Gallica
Dernière mise à jour : 30.01.2006