« Make or Break » : La Chambre des Lords alerte sur la capacité du Royaume-Uni à engager le virage numérique des prochaines années

Mots-clés : Université ; Politique ; Innovation ; Informatique & Réseaux ; Cybersécurité

Dans son récent rapport "Make or Break : The UK’s Digital Future", le comité sur les compétences numériques (Digital Skills Committee) de la Chambre des Lords tire le signal d’alarme concernant la capacité du Royaume-Uni à répondre aux enjeux du numérique dans les années à venir.

Il souligne en particulier une série de faiblesses, qui, si elles ne sont pas prises en compte à temps, pourraient entraîner de graves conséquences sur la capacité du pays à se maintenir en position de leadership sur la scène internationale.

1. Un déficit inquiétant de compétences concrètes

Afin de pouvoir prétendre à un rôle de premier plan dans l’économie numérique, le pays a besoin de compétences professionnelles solides aptes à piloter les innovations de demain.

Digital Skills - JPEG
Figure 1 - Digital Skills.
Crédits : Chris Jobling

1.1. Les lacunes du système éducatif

Or, les auteurs constatent un réel déficit dans le développement de telles compétences à un niveau intermédiaire et avancé. Ils estiment que l’ensemble du parcours éducatif, depuis le primaire jusqu’aux études supérieures, doit tenir compte du besoin de créer un réservoir de nouveaux professionnels en mesure de répondre aux enjeux du numérique.

Pour ce qui est de l’enseignement supérieur, l’offre de formation en informatique paraît manquer de cohérence entre les différents établissements, et les compétences acquises trop éloignées des attentes réelles du marché, conduisant à des taux d’embauche exceptionnellement faibles considérant la demande du secteur [1], les employeurs peinant à trouver les compétences recherchées dans le cadre de leurs activités [2]. Les universités sont ainsi invitées à se rapprocher du privé afin de former aux compétences réellement attendues par les futurs employeurs, ainsi qu’à développer une offre de formation diverse et souple. L’objectif est de toucher le plus grand nombre et s’assurer que chaque étudiant dispose de compétences numériques élémentaires.

Le statut des apprentis tient en outre une place particulière dans ce rapport, car considérés comme le parent pauvre de l’éducation au numérique et comme ayant particulièrement peu de portes d’entrées dans ce secteur. Les Lords y voient une des solutions au problème du manque de talents britanniques et préconisent ainsi un rapprochement via notamment l’ouverture de places d’apprentissage au sein des entreprises "high tech".

Une politique incitative en matière d’immigration est finalement préconisée, bien que selon les auteurs, cela ne constitue qu’une solution de court terme et ne doive pas remplacer l’objectif principal, qui est de développer un réservoir de compétences prioritairement britanniques.

1.2. La nécessaire formation du grand public

Le gouvernement doit jouer un rôle proactif dans la formation de ses citoyens à l’utilisation des nouvelles technologies d’après ce rapport. Dans un contexte où le numérique prend une place toujours plus large dans la vie professionnelle et quotidienne - économie, éducation, politique, etc. - la capacité de chacun à accéder et à utiliser de tels outils constitue un enjeu majeur. Or, les auteurs soulignent l’existence d’un risque d’exclusion pour environ 20% d’individus ne possédant pas les compétences numériques les plus élémentaires, et rappellent l’importance de celles-ci pour obtenir un emploi. La responsabilité du gouvernement à venir est directement invoquée dans cette démarche.

1.3. Un enjeu majeur : la cybersécurité

Dans un contexte où les cyberattaques coûtent toujours plus cher à l’économie britannique, la cybersécurité constitue aujourd’hui un dossier prioritaire du gouvernement. Cette question synthétise les principales failles analysées dans les deux premiers points. En effet, le rapport constate d’une part un manque criant de compétences professionnelles dans le domaine de la cybersécurité, et d’autre part, une prise de conscience trop faible de ces enjeux parmi le grand public et les PMEs, ces dernières persuadées de ne pas être la cible principale d’attaques auxquelles elles sont pourtant sensiblement exposées. Or, une pratique responsable des services en ligne par chacun est une condition nécessaire à la sécurité du cyberespace qu’espère faire prospérer le Royaume-Uni. Les auteurs utilisent ainsi un vocabulaire fort afin de souligner l’importance de l’évolution nécessaire dans les consciences, puisqu’ils invoquent un changement de culture (culture shift) devant être piloté par le gouvernement.

2. Des structures à consolider

La mauvaise couverture réseau du Royaume-Uni, laissant certaines zones même urbaines dans des points aveugles, dépourvus de tout accès à l’Internet, est vivement critiquée, en tant que véritable frein à la compétitivité du pays et en tant que barrière à l’accès d’un service désormais indispensable à la bonne marche du pays. La reconnaissance d’Internet comme un service d’utilité publique est d’ailleurs explicitement demandée.

D’un point de vue davantage organisationnel, ce rapport souligne le nécessaire accompagnement par le gouvernement de spécialisations régionales dans un objectif de pluri-compétences. Afin de structurer des clusters performants, l’accent est porté sur le rôle central que les universités, qui malgré une place de premier choix dans la recherche internationale peinent à transférer leurs compétences dans le privé [3], ont à jouer dans le cadre de partenariats locaux pour aider au développement de startups et PMEs (Petites et Moyennes Entreprises). Innovate UK [4] et les Research Councils [5] ont été particulièrement identifiés pour aider au développement de tels partenariats. Les autorités locales et les Local Enterprises Partnerships (LEP) doivent également être les premiers interlocuteurs dans le contexte de ce développement axé sur le local, le gouvernement n’étant appelé à intervenir au-delà d’un travail de coordination qu’en dernier recours.

3. Une indispensable cohérence politique

Le Comité ouvre son rapport par une injonction directe à l’adresse du futur gouvernement qui sera élu en mai 2015, soulignant toute l’importance de son propos.

Dans un contexte de compétition mondiale accrue où la concurrence avec des Etats tels que le Japon, la Suède ou encore les Etats-Unis s’intensifie, le Royaume-Uni doit être capable de mettre en place une politique forte dans le domaine du numérique.

La recommandation-clé de ce rapport réside ainsi dans la définition d’un programme unique et cohérent, un "Digital Agenda" commun à l’ensemble des services de l’Etat, afin d’unifier la myriade d’initiatives engagées jusqu’à présent sans coordination. Il s’agit en effet d’un réel problème selon les personnes interrogées, qui reconnaissent la qualité de nombre de ces projets, mais déplorent leur échelle réduite et leur relative autonomie par rapport à tous les autres. Dans l’esprit du "Digital Agenda" proposé par les Lords, seul un Cabinet Minister du Cabinet Office aurait la charge de ces projets et en serait responsable devant le Parlement.

En conclusion, le rapport "Make or Break" apporte un jugement sévère sur le bilan du gouvernement en matière de politique numérique, estimant que si les initiatives prises jusqu’à présent allaient dans le bon sens, elles n’ont malgré tout pas eu la portée espérée et laissent le pays à un moment-clé de son histoire, pouvant basculer aussi bien vers un futur où il maintient sa place de leader international que se laisser distancer par rapport à ses voisins. Finalement, le ton volontiers incisif des auteurs constitue peut-être l’indice le plus flagrant de l’urgence soulignée au fil de ces pages, émanant de l’une des plus traditionnelles institutions britanniques.

Sources :

- House of Lords, Make or Break. The UK’s Digital Future, 17/02/2015, http://bit.ly/1E15cIA
- V3.co.uk, "Digital skills will make or break the UK, says Lords report", 17/02/2015, http://bit.ly/19JNPQH
- Times Higher Education, "Digital skills crisis looming, peers warn", 17/02/2015, http://bit.ly/1AyUzNy

Rédacteur : Eva Legras

[1Bien qu’il y ait débat sur cette question. Cf. la position de Prof. Dame Wendy Hall directrice du Web Science Institute à l’Université de Southampton, p. 58.

[2Cette problématique a notamment conduit l’organisme de soutien aux start-ups TechCity UK à mettre en place une suite de cours en ligne destinés à combler en partie ces lacunes : il s’agit du programme Digital Business Academy : http://bit.ly/1tgNLv8 (consulté le 25/02/2015)

[3Dues entre autres à la faiblesse de l’investissement public pour la R&D, qui a décrut de 3% entre 2011 et 2012 (cf. p. 57-58).

[4Innovate UK est un organisme de financement public : http://bit.ly/1xVf7i7 (consulté le 02/04/2015)

[5Les Research Councils sont des organismes de financement de la recherche britannique : http://www.rcuk.ac.uk/ (consulté le 02/04/2015)

publié le 28/05/2015

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