La monumentale statue en bronze noir du Bouddha Amida, rescapée de l’incendie d’un temple japonais, veille à nouveau, du haut de ses 4 m 40 et perchée sur un piédestal en forme de lotus face à une grande baie vitrée, sur les destinées du musée Cernuschi qui vient de rouvrir ses portes, rénové et enrichi, après trois ans et demi de travaux. Le deuxième musée d’art asiatique de France, un bijou niché dans une paisible allée à l’orée du parc Monceau, est l’un des plus discrets musées de la Ville de Paris, mais aussi l’un des plus riches, avec ses 12 400 oeuvres dont 900 exposées en permanence, parmi lesquelles figure la cinquième collection d’art chinois d’Europe.
A l’origine de ce musée, la passion d’un patriote républicain italien, Henri Cernuschi (1821-1896), l’un des trois "héros" qui libérèrent Milan de l’occupation autrichienne en 1848, devenu ensuite député de l’éphémère république romaine de 1848-1849 puis contraint de se réfugier en France en 1850. Enrichi grâce à ses talents de conseiller financier, il est naturalisé Français au lendemain de la proclamation de la IIIème République à Paris en 1870. Traumatisé par les événements dramatiques de la Commune en 1871, il entreprend, en compagnie d’un critique d’art, un tour du monde qui le conduira jusqu’en Asie de septembre 1871 à janvier 1873. De son séjour au Japon et en Chine, il rapportera quelque 4 000 oeuvres d’art, dont un exceptionnel ensemble de bronzes archaïques chinois (du XVème siècle av. J.C au IIIème siècle après J.C.) qui constitueront le cœur de sa collection et qu’il présentera dans une exposition orientaliste à Paris. En passant, il aura acheté le fameux Bouddha du XVIIIème siècle, exposé en plein air après l’incendie du temple qui l’abritait dans le quartier de Meguro à Tokyo, un géant qu’il fallut découper et rapporter en pièces détachées à Paris et qui a retrouvé une nouvelle jeunesse après restauration.
Pour abriter tous ces trésors, Cernuschi se fait construire un élégant hôtel particulier (avec une immense salle spécialement conçue pour le Bouddha) où il organise de fastueuses réceptions pour les élites de son temps. Il meurt en 1896 après avoir légué son hôtel et sa précieuse collection à la Ville de Paris qui en fera un musée dès 1898. Les travaux de restauration ont notamment permis de faire réapparaître dans le grand escalier une jolie frise peinte dans la retombée du plafond et des macarons inconnus jusqu’à présent, avec la devise du maître de céans : "Libertas et virtus", liberté et courage.
Ce sont surtout les collections chinoises, présentées chronologiquement du néolithique jusqu’au XIIIème siècle, qui ont fait la gloire du musée Cernuschi. Elles offrent un panorama complet des différentes époques et dynasties chinoises avec, outre les fameux bronzes archaïques mondialement connus, des pièces datant de l’époque des Han (206 av. J.C. - 220 après J.C.) dont un ensemble unique de statuettes funéraires ("minqqi"), d’autres statuettes funéraires des dynasties des Wei du Nord (386 - 354 av. J.C.) et des Sui (821 - 618 av. J.C.), un choix de céramiques (VIè - XIIIè siècles) allant des Tang aux Song, ou encore un rare ensemble d’orfèvrerie Laio (907 - 1125).
Le musée a ses vedettes - dont celle que le conservateur Gilles Beguin appelle "sa Joconde" mais qui est connue sous le nom de "la Tigresse" : c’est un extraordinaire vase "you" destiné à contenir des boissons fermentées, de la première moitié du XIème siècle av. J.C., en bronze d’un vert sombre, presque noir, représentant un félin la gueule ouverte qui enserre entre ses pattes avant un petit humain blotti contre lui. Il est considéré comme le vase chinois le plus important conservé en Europe. Un autre bronze, l’énorme bassin Jian, est le plus grand connu hors de Chine. De vitrine en vitrine on dirait que ces vases fascinants rivalisent entre eux, notamment par la richesse et la subtilité de leurs décors.
Plus discrètes (et plus "jeunes" !), les huit charmantes cavalières-musiciennes en terre cuite polychrome, toutes souriantes, jouant chacune d’un instrument différent, témoignent de l’art funéraire des Tang (VIIIème siècle). Autre statue funéraire d’une grande beauté : un grand fonctionnaire militaire de la dynastie des Wei du Nord (début du VIème siècle), don d’un couple de collectionneurs au musée. Don récent également, un masque funéraire féminin du premier quart du XIIème siècle, en bronze doré, de la dynastie des Liao, auquel répond un masque masculin similaire. Les collections du musée se sont en effet considérablement enrichies au cours des douze dernières années, par achats et surtout par donations ou opérations de mécénat.
Une campagne de restauration sans précédent des peintures et calligraphies chinoises, dont la présentation avait été suspendue au milieu des années 90, permet désormais leur exposition de manière saisonnière, dans toute leur fraîcheur originale retrouvée.
Le musée possède aussi une importante collection japonaise : plus de 3 500 pièces dont 1 500 bronzes, 1 600 céramiques et quelques belles peintures.
La rénovation de ce musée enchanteur et le réaménagement de ses collections, pour un coût total de 7,2 millions d’euros, se sont accompagnés de la création d’un cabinet d’art graphique, de l’aménagement d’une salle de conférence de 45 places et d’une totale accessibilité aux handicapés. Comme dans tous les musées appartenant à la Ville de Paris, l’entrée est gratuite pour la visite des collections permanentes, seules les expositions temporaires étant payantes. La première de ces expositions, en septembre, est consacrée aux Céladons, trésors céramiques de la Chine du XIème siècle av. J.C. au XIVème siècle après J.C.
Claudine Canetti
Informations sur le musée sur le site Internet de la Ville de Paris : www. Paris.org
Dernière mise à jour : 23.12.2005