Avril 2006
C’est une coïncidence de l’Histoire, mais elle est d’importance : la France a décidé de fêter conjointement le double 150ème anniversaire du Quai d’Orsay, l’un des plus prestigieux palais de la République, et du premier traité qui y fut négocié et signé, le Traité de Paris de 1856 qui mit fin à la guerre de Crimée - un document fondamental dans l’histoire de l’Europe contemporaine, qui tout en rétablissant la paix faisait entrer l’Europe dans l’ère des nationalités. Colloque international, expositions, journées portes ouvertes ont marqué cette célébration nationale à la fois historique et patrimoniale. Pleins feux sur le cadre, fastueux, de ce double anniversaire !
Commencé en 1844 sur les bords de la Seine, le Palais des Affaires étrangères fut achevé fin 1855, formant un ensemble homogène et représentatif de l’art décoratif du Second Empire, le "style Napoléon III". Quant à l’adresse, 37 Quai d’Orsay (nom d’un prévôt des marchands du 18ème siècle), elle allait quasiment devenir celle de la politique étrangère de la France : "le Quai d’Orsay annonce… le Quai d’Orsay confirme… selon le Quai d’Orsay…". ll avait fallu une soixantaine d’années de pérégrinations dans Paris, après la chute de la monarchie à la Révolution et le départ du ministère des Affaires étrangères de ses superbes locaux de Versailles, pour lui trouver un digne siège. Le choix du lieu, près de la turbulente Chambre des Députés, avait provoqué l’indignation des adeptes de la discrétion et du secret d’Etat ("la Chambre où l’on parle le plus ! le ministère où l’on doit parler le moins !"). Mais pour recevoir dignement les souverains et les diplomates invités dans cet hôtel aux deux façades (l’une face à la Seine, l’autre sur le jardin), et en faire "une vitrine du savoir-faire français", on fit appel à un architecte réputé, Jacques Lacornée, et aux meilleurs sculpteurs, peintres, lissiers, décorateurs, fournisseurs de bronzes, lustres, glaces, pendules et cheminées.
La première grande réunion convoquée sous les lambris dorés de ce nouveau palais fut précisément le Congrès de Paris, chargé en 1856 de négocier le règlement de la meurtrière guerre de Crimée qui pendant deux ans avait opposé la Turquie et ses alliés (France, Royaume-uni, Royaume de Piémont Sardaigne) à la Russie désireuse de s’installer à Constantinople sous prétexte d’assurer la protection des lieux saints et des chrétiens orthodoxes dans l’empire ottoman. L’Autriche assurait une active médiation diplomatique. Ce conflit (qui s’acheva par la défaite de l’armée russe après un an de siège à Sébastopol) est le premier dont on ait gardé un reportage photographique, évoqué dans les salons du ministère lors des "journées portes ouvertes".
Autres manifestations mémorables dans le Palais des Affaires étrangères : la visite du Shah de Perse en 1889, celle de l’escadre russe en 1893, celle des souverains britanniques en 1938 pour laquelle on rénova une partie du premier étage (dont les célèbres salles de bain aux baignoires et lavabos en mosaïque d’or pour le Roi, d’argent pour la Reine). En 1959 ce fut la venue de l’Empereur d’Ethiopie Hailé Sélassié et du président des Etats-Unis Dwight D. Eisenhower. Les pièces où résidaient les personnalités invitées étaient régulièrement décorées d’oeuvres d’art évoquant leur pays. Le futur roi d’Espagne Juan Carlos fut en octobre 1973 le dernier hôte de marque du Palais, les invités de la France étant par la suite reçus dans d’autres résidences comme l’hôtel Marigny ou le Grand Trianon de Versailles.
Mais les luxueux salons du Quai d’Orsay ont conservé leurs noms "historiques" : Salon des Ambassadeurs (où les visiteurs attendaient d’être reçus dans le bureau du ministre, lui-même installé dans une élégante Rotonde), Salon du Congrès (en souvenir de ce fameux Congrès de 1856 qui en réalité s’était tenu dans le Salon des Ambassadeurs) ou le plus célèbre de tous, le Salon de l’Horloge. A l’origine destiné aux bals et aux concerts, il servit ensuite de cadre à des événements politiques, conférences internationales et signatures de traités. C’est dans ce salon, avec sa célèbre cheminée et ses voussures de plafond richement décorées, que s’est tenue entre autres la Conférence de la Paix de 1919, prélude à la signature du traité de Versailles, et que Robert Schuman prononça, le 9 mai 1950, son célèbre discours sur l’Europe et lança l’appel à la création de la Communauté européenne du Charbon et de l’Acier (CECA), première institution européenne.
Spectaculaire aussi, l’immense salle à manger qui donne sur le jardin et où l’on peut recevoir plus d’une centaine de convives. Il en existe une autre beaucoup plus intime, au premier étage, où l’on peut également admirer parmi d’autres le salon des Perroquets, dont le nom se réfère aux tapisseries qui l’ornent.
De très nombreuses oeuvres d’art (portraits, tapisseries, sculptures, objets d’art) jalonnent le parcours de "l’Hôtel du Ministre". Grande nouveauté de ces dernières années : l’art contemporain y a fait son entrée.
Conçu en 1850 pour 85 personnes alors que le ministère des Affaires étrangères compte aujourd’hui quelque 17.000 agents en France et dans le monde, "le Quai d’0rsay" a vécu au cours du XXème siècle de nombreuses transformations : remplacement des combles par un étage supplémentaire, doublement des bureaux sur la cour intérieure du palais, reconstruction en 1945 du bâtiment gravement endommagé pendant la guerre, restructuration du très riche dépôt d’archives dont une importante partie va bientôt déménager, création d’une salle des Traités et d’une salle d’exposition aujourd’hui devenue bibliothèque, extension des locaux du ministère dans plusieurs autres lieux à Paris ou décentralisés à Nantes (Ouest de la France). Mais quoi qu’il fasse ou qu’il dise et d’où que parte son action, c’est toujours "le Quai d’Orsay"…
Claudine Canetti
Dernière mise à jour : 25.04.2006