Entretien de Bernard Cazeneuve dans La Croix

Le Ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve, a été interviewé par le journal La Croix au sujet de la situation à Calais

3 août 2015

La Croix : Pour résoudre la situation à Calais, faut-il, comme le suggère le député Xavier Bertrand (LR), laisser passer les migrants en Grande-Bretagne ?
Bernard Cazeneuve : Je suis là pour résoudre une situation particulièrement complexe, qui a une dimension à la fois internationale, européenne, franco-britannique et hexagonale.

Par conséquent, mon souci est d’apporter des solutions durables à une situation qui produit chaque jour son lot de tragédies et de drames humains, et non d’ajouter des difficultés aux difficultés.

Quelles seraient les conséquences de cette proposition de Xavier Bertrand ?
B.C. : Une détérioration très forte de la relation franco-britannique dans un contexte où la coopération entre les pays de l’Union européenne est indispensable pour régler un problème de dimension mondiale. Mais surtout un afflux immédiat de très nombreux migrants à Calais, dès lors qu’ils penseront pouvoir passer en Grande-Bretagne avec la complicité du gouvernement français.

Ce faisant, nous ne ferions qu’aggraver le problème humanitaire, avec des prises de risques supplémentaires de la part des migrants et une augmentation du nombre de personnes en situation de détresse car la frontière restera fermée du côté britannique. La solution de Xavier Bertrand ne serait bonne ni pour l’Europe, ni pour les relations franco-britanniques, ni pour Calais, ni pour les migrants.

Ce serait en outre un curieux signal envoyé aux acteurs de la criminalité organisée et de la traite des êtres humains : ce serait comme une autorisation de trafiquer donnée aux passeurs.

Les accords bilatéraux signés entre la France et la Grande-Bretagne ne sont-ils pas pour autant asymétriques, laissant à la France le soin de prendre en charge l’essentiel de la situation ?
B.C. : Ces accords ont été signés en 2003 par l’un de mes prédécesseurs qui s’appelle Nicolas Sarkozy. Ils reposaient sur l’idée que la diminution du nombre de migrants à Calais supposait d’envoyer aux passeurs le signal très clair que les frontières étaient fermées, aussi bien en France qu’en Grande-Bretagne.

Cette idée avait sa cohérence mais l’accord était un peu léonin, car il mettait beaucoup sur les épaules de la France et très peu sur celles des Britanniques. C’est la raison pour laquelle je multiplie les contacts avec les Britanniques depuis plusieurs mois afin qu’ils s’impliquent davantage dans la gestion d’un problème qui les concerne tout autant que nous.

Ceci a débouché sur la décision d’investir 15 millions d’euros dans la sécurisation du port de Calais et 10 millions supplémentaires dans la sécurisation du tunnel, à la suite des contacts que j’ai eus avec mon homologue britannique Theresa May la semaine dernière.

Nous avons également obtenu – car c’est avant tout un problème humanitaire – que les Britanniques se mobilisent dans l’accompagnement des femmes et des enfants vulnérables victimes des passeurs.

Enfin, la coopération entre nos services de renseignement et de police a été renforcée dans le démantèlement des réseaux de passeurs, avec des résultats significatifs. Dix-sept filières ont été démantelées depuis le début de 2015, soit quatre fois plus qu’en 2014. Mais je pense qu’il faut aller au-delà et j’ai demandé à mon homologue britannique une mobilisation supplémentaire de ses services.

Faut-il organiser un sommet franco-britannique pour remettre à plat les accords en vigueur ?
B.C. : Je souhaite rappeler à ceux qui réclament des sommets qu’un sommet a eu lieu la semaine dernière à Londres, dont le cadre a été défini par le président de la République française et le premier ministre David Cameron.

Coprésidé par la ministre de l’intérieur britannique et moi-même, il avait fait l’objet d’un très large travail interministériel dans nos deux pays et a permis de nous engager ensemble dans un travail sécuritaire et humanitaire. Je suis davantage intéressé par les décisions que nous prenons en permanence que par les sommets que l’on décrète.

La situation à Vintimille est-elle comparable à celle de Calais ?
B.C : Cela n’a rien à voir. Ni l’Italie ni la France ne sont des îles. La frontière est terrestre.

Mettre en place davantage de clôtures, envoyer des chiens renifleurs, augmenter la présence policière à Calais, comme vous l’avez annoncé la semaine dernière… Cela suffira-t-il à régler la crise migratoire ?
B.C. : Il est totalement illusoire de penser que nous allons résoudre un drame humanitaire, qui résulte des désordres du monde, avec des mesures de sécurité. Il en faut, elles ne suffiront pas. La résolution de cette crise doit être globale. Nous devons ainsi travailler avec les pays de provenance, notamment avec le Niger.

Je souhaite que nous organisions, les ministres français, britannique, espagnol, italien et allemand, avec le commissaire européen aux migrations, Dimitris Avramopoulos, une visite commune au Niger de manière à engager le travail avec les pays de provenance. Je me mobilise actuellement pour que cette visite ait lieu dans les prochaines semaines.

Il faut en effet mettre en place dans ces pays des centres de maintien et de réadmissions associant l’Union européenne, la commission européenne, le Haut commissariat aux réfugiés et l’organisation internationale pour les migrations.

Des structures d’accueil doivent aussi être mises en place en Italie où nous pourrions distinguer les personnes qui relèvent du droit d’asile en Europe de celles qui relèvent de l’immigration irrégulière et négocier avec les pays de provenance des dispositifs qui permettent leur reconduite immédiate.

L’action européenne de lutte contre les filières d’immigration irrégulière doit être renforcée. Nous devons aussi partager dans la solidarité l’accueil des demandeurs d’asile. Je rappelle que grâce à l’action de l’Ofpra et de l’Ofii, 900 migrants de Calais ont eu accès à l’asile l’an dernier, contre seulement 200 l’année précédente.

À Calais, il faut à la fois de l’humanité et de la clarté. Nous devons accélérer les dispositifs d’asile dans le cadre du droit commun mais aussi assurer dans un cadre franco-britannique les reconduites à la frontière des personnes qui relèvent de l’immigration économique irrégulière.

Voilà l’ensemble du travail que nous menons. En la matière, il n’y a pas de solution simple. La démagogie et les préoccupations électorales ne doivent pas l’emporter sur les questions de fond.

publié le 20/08/2015

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