189 étudiants, issus de lycées situés dans des quartiers difficiles, ont franchi la porte de l’Institut d’études politiques installé dans le mythique quartier latin de Paris. Depuis cinq ans, cet institut de formation de l’élite française élargit la base de recrutement de ses 6.000 étudiants en s’appuyant sur un réseau d’établissements scolaires partenaires. ‘’Sciences Po’’, à sa manière, apporte, via les Conventions éducation prioritaire, une ‘’pierre’’ à ceux qui croient possible ‘’l’intégration’’… moyennant quelques aménagements.
Franchir les portes de l’Institut d’études politiques de Paris, c’est un peu un sésame pour embrasser de belles carrières et accéder, pour certains, à l’Ecole nationale d’Administration, qui forme les hauts fonctionnaires. De nombreuses personnalités de la classe politique française ou étrangère (le président Jacques Chirac, l’ancienne ministre de l’Emploi Martine Aubry, le ministre des Affaires étrangères norvégien Jonas Gahr Stoere etc.), du milieu de l’entreprise, des affaires ou encore de l’édition, du journalisme (Jean-Marie Colombani, Le Monde, Christine Ockrent, etc.) ou même du monde des arts (l’humoriste Anne Roumanoff ou la chanteuse Camille, etc.) sont passées par les bancs de ‘’Sciences Po’’. Mais 150 ans après sa création en 1872, un chiffre, mis en avant dans une étude de 1998, interpelle : 81% des étudiants admis en première année appartiennent à des catégories sociales supérieures. Cet état de fait favorise la reproduction des élites et ne va guère dans le sens d’un renouvellement de la base sociologique de la classe politique… pourtant vouée à relever les défis d’une société en mouvement et plurielle. A ‘’Sciences Po’’ plus qu’ailleurs, notamment dans les écoles d’ingénieurs, les jeunes ne faisant pas partie du ‘’sérail’’ - et en particulier ceux issus de la deuxième ou troisième génération d’immigrés - rencontrent des obstacles quasi insurmontables pour réussir le concours d’entrée. Basé sur l’écrit avec ses dissertations d’histoire, de langue ou de culture générale, le concours d’entrée de l’Institut d’études politiques de Paris se révèle ‘’discriminant’’ pour des élèves pour qui culture et savoir ne sont pas des valeurs phares.
Depuis 2001, changement de cap à ‘’Sciences Po’’ avec un allongement du cursus désormais sur cinq années (et non plus trois) comme dans toute l’Europe et diversification du recrutement avec aujourd’hui une large proportion d’étudiants venant de province, de l’étranger ainsi que des jeunes issus de quartiers sensibles. Des places -189 élèves depuis 2001 dont 57 pour 2005 et demain une prévision de 15 à 20 % des effectifs de première année - sont désormais réservées à ces profils ‘’atypiques’’ via une voie d’accès parallèle qui mise sur des qualités spécifiques comme le relate Walid Fakir, 19 ans, étudiant en deuxième année, ancien bon élève du lycée-partenaire Guy-de-Maupassant de Colombes, dans la région Ile-de-France. ‘’Le jury d’admission va évaluer votre capacité à parler en public (en s’appuyant sur une revue de presse notamment), votre curiosité intellectuelle, il voudra connaître vos activités extra-scolaires‘’, explique-t-il lors d’un échange avec les élèves d’un nouveau lycée partenaire situé en Guadeloupe, département français d’outre-mer. ‘’Ce qu’il (le jury) recherche, ce ne sont pas des génies, des gens ‘’formatés’’, capables d’apprendre par coeur un cours, mais plutôt des parcours atypiques, de vraies personnalités’’ (extraits d’Interception, émission de France Inter).
Le dispositif appelé « conventions éducation prioritaire » repose sur un partenariat avec plus d’une trentaine d’établissements scolaires situés dans des cités de banlieue ou des quartiers ‘’difficiles’’, la plupart classées en ‘’zone d’éducation prioritaire’’. Tout au long de l’année de terminale, la dernière année de lycée, des enseignants y préparent des élèves, entre autres au concours d’admission de ‘’Sciences Po’’, sous forme d’ateliers, notamment de présentation d’une revue de presse à l’oral et à l’écrit (avec une de note de synthèse). L’énergie de ces professeurs fait écho à celle déployée, en leur temps, par les « hussards noirs », instituteurs dévoués de la Troisième République à qui incombait la charge d’offrir aux meilleurs élèves des bourses d’enseignement pour accéder à des études longues et aux fameuses Grandes Ecoles de la Nation. Dans cet esprit, ‘’Sciences Po’’ délègue aux enseignants des lycées partenaires la charge de pré-sélectionner des élèves pour le concours d’admission.
Ce dispositif parallèle d’accès à ‘’Sciences Po’’ rejaillit bien au-delà d’une possible réussite au concours de cette institution, qui, en définitive, offre peu de places. Les enseignants des lycées partenaires évoquent un phénomène général d’émulation qui amène des adolescents, pour la plupart surtout fans de sport et de musique, à croire aux ‘’vertus’’ du savoir. Cette dynamique contribue à briser la loi d’airain de ‘’l’autocensure’’ qui ‘’interdit’’ à certains lycéens d’envisager de présenter leur candidature aux classes préparatoires littéraires, commerciales ou scientifiques des Grandes Ecoles.
Une fois admis dans ce « temple » du savoir académique aux codes bien définis (langage, attitude, vêtements), comment se passe l’intégration de ces jeunes ? Ils bénéficient tout d’abord de ‘’conférences’’ (cours) spécifiques, d’un parrainage par un étudiant volontaire et par un enseignant référent, ainsi que d’une aide financière pour leur logement à Paris et les frais liés à leurs études, dont une exonération des droits d’inscription. Lors d’exposés en commun, ils se confrontent aux étudiants admis par la très sélective filière classique. Certains d’entre eux, comme Paul, 22 ans, reconnaissent qu’ils apportent dans les ‘’conférences’’ un autre regard, celui de leur vécu, appréciable pour replacer dans une réalité des thèmes abstraits tels le chômage de longue durée ou une radioscopie (plus représentative) de la société française. Une présence qui n’est pas sans incidence sur la manière de faire cours des professeurs eux-mêmes.
Aujourd’hui, les dix sept premiers admis en 2001 terminent leur cursus. A l’occasion de stages longue durée en entreprise, les qualités d’adaptation de ces jeunes ont été appréciées par leurs employeurs, un gage de leur futur succès dans la vie professionnelle. A leur manière, ces jeunes « atypiques » illustrent l’ambition et le nouvel esprit insufflés sur ‘’Sciences Po’’ par son directeur Richard Descoing, auteur dans cette « institution » d’une quasi-révolution de palais. ‘’Sciences Po a pour objectif de délivrer une formation fondamentale, défend-il sur le site Internet de l’institution, (….) dans une perspective pluridisciplinaire, internationale, orientée vers l’action et la prise de responsabilités. Dans un monde où la part de l’imprévisible va croissant, où la répétition des recettes du passé, ou même du présent, constitue plus un risque qu’une assurance, les qualités d’imagination, d’invention, d’innovation et d’aptitude à la conduite du changement deviennent essentielles’’. Des qualités qui ne font pas défaut à ces jeunes possédant souvent une double culture (2/3 des admis ont un parent né hors de France) et qui ont en eux la ‘’rage de réussir’’. Par ce dispositif des Conventions éducation prioritaire, ‘’Sciences Po’’ apporte ainsi une pierre (positive) aux débats qui agitent la société française sur l’intégration de populations défavorisées et leur manque de perspectives. Et instaure, en quelque sorte, une ‘’discrimination positive’’ sous forme certes d’un quota… mais un quota fondé sur la motivation et le mérite.
Inès Chapron-Somarriba www.sciences-po.fr
Dernière mise à jour : 17.03.2006