(Londres, 12 mars 2010)
(...)
Merci Gordon. Je suis à mon tour très heureux d’être ici, une nouvelle fois. Je n’ai pas changé depuis mon voyage de 2008, je crois à la pertinence d’un accord entre la Grande-Bretagne et la France pour faire bouger l’Europe et pour faire bouger le monde qui a tant besoin de réformes.

J’ai toujours trouvé en Gordon Brown un réformateur convaincu et convaincant. Et c’est ensemble qu’on a essayé d’apporter les bonnes réponses quand la crise financière et économique a failli emporter le monde. Je n’ignore nullement nos différences. Il est Anglais, je suis Français. Il est socialiste, je ne le suis pas. C’est moins grave. Et, en même temps, je dois la vérité, on a toujours travaillé en partenariat et en confiance. Dieu sait que l’on a eu des épreuves à affronter : Lisbonne, le Traité, la crise, la régulation du capitalisme, la régulation des cours des matières premières. Moi, j’ai eu plaisir à passer tout ce temps à travailler avec Gordon. Et, d’ailleurs, j’aurai l’honneur de présider le G20 et le G8 à partir de novembre prochain. Qui a proposé ma candidature et celle de la France ? C’est lui. Je ne l’oublie pas. Je dis une chose qui est la stricte et l’exacte vérité, je ne pense pas qu’il y avait je ne sais quelle arrière-pensée entre nous, simplement une volonté de faire bouger les choses. Quand j’avais à faire avancer des idées, j’en parlais à Gordon, et lui aussi. Cela ne veut pas dire que l’on est d’accord sur tout. Moi, je suis persuadé que la place de nos amis anglais, c’est dans l’Europe, parce qu’on a besoin de vous, que vous nous apportez beaucoup et c’est quelque chose de très important.
Moi, je n’ai pas à faire de politique en Grande-Bretagne, ce serait parfaitement déplacé et Gordon n’en ferait pas davantage en France, puisqu’il semble que vous allez avoir des élections. Alors, il y a un grand débat : est-ce qu’il faut venir avant les élections ? Comme en France, on me dit : "est-ce qu’il faut vous déplacer ?". Si l’on ne doit pas venir avant les élections et qu’il ne faut pas venir non plus après, tout de suite après, parce qu’il faut le temps que les gens aient les dossiers, on ne vient jamais ! Moi je pensais au contraire que c’était très important d’être là.
On a travaillé ensemble. Sur l’Iran, on a exactement la même position, position ferme, c’est inacceptable ce qui se passe. Sur la régulation du capitalisme, ce n’est pas parce qu’on semble sortir de la crise qu’il faut arrêter les réformes. C’est tout le contraire. On sort de la crise justement parce qu’on a amorcé des réformes, des régulations. Il ne faut surtout pas arrêter, il faut continuer et vérifier que ce que l’on dit, nous les chefs de gouvernement et les chefs d’Etat, passe dans les faits. C’est très exactement ce que nous allons faire ensemble pour préparer la future présidence française du G20 et du G8. Quand j’ai des contacts avec M. Obama ou avec d’autres chefs d’Etat, j’en rends compte à Gordon Brown, et lui-même me dit où il en est de ses propres contacts. On essaye d’échanger les choses. C’est tout à fait normal ou alors, ce n’est pas la peine de faire l’Europe. C’est comme cela que cela se passe.
C’était pour moi très important de venir ici aussi sur l’affaire du changement climatique, de la lutte contre la déforestation, des préoccupations de Gordon que je partage, de l’effort que l’on doit faire pour développer l’Afrique. Là aussi, la question n’est pas, je l’ai dit au Rwanda récemment, d’une rivalité d’un autre temps entre la Grande-Bretagne et la France. On partage les mêmes valeurs, on s’entend, cela n’a aucun sens. Oui, je le pense profondément, cela n’a aucun sens. C’est toujours extrêmement enrichissant pour moi les conversations que nous avons Gordon Brown et son équipe.
S’il y avait des questions, bien sûr, j’y répondrais bien volontiers.
Q - Est-ce que vous pensez, l’un et l’autre, pouvoir parvenir à un accord sur la régulation des "hedge funds" en Europe, d’ici mardi ? Deuxième point, le dossier des avions ravitailleurs pour l’US Air Force vous paraît-il, Monsieur le Président français, clos ? Qu’allez-vous dire au président Obama sur le sujet quand vous irez le voir à la fin du mois ?
R - Ecoutez, sur ces deux questions, d’abord les avions ravitailleurs. J’avoue que je n’ai pas apprécié cette décision. Je m’en explique devant vous. Gordon Brown et moi, nous sommes contre le protectionnisme et nous sommes des alliés des Etats-Unis d’Amérique. Enfin, je vous le rappelle : ce contrat a fait l’objet d’un appel d’offre. Cet appel d’offre a été gagné par une entreprise européenne associée à une entreprise américaine. Puis l’appel d’offre a été cassé. Puis un nouveau cahier des charges, dont le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n’était pas défavorable à Boeing, a été posé sur la table. Et maintenant, j’apprends qu’avant même que la seconde compétition ait lieu, notre partenaire américain - je veux dire le partenaire de EADS - doit se retirer de la compétition. Comme cela, on est tranquille ! Si la compétition se fait avec un seul compétiteur, il n’y a pas besoin de beaucoup réfléchir sur qui aura la médaille. Ce ne sont pas des méthodes ! Ce sont des méthodes qui ne sont pas bonnes à l’endroit des alliés européens des Etats-Unis et ce sont des méthodes qui ne sont pas bonnes pour les Etats-Unis, qui est une grande nation, leader, avec laquelle nous, proches et amis, luttons contre le protectionnisme. Et s’ils veulent être entendus dans la lutte contre le protectionnisme, qu’ils ne donnent pas l’exemple du protectionnisme. Vous savez, dans la vie, il y a ce que l’on dit, et puis il y a ce que l’on fait.
Et puis les "hedge funds", nous en avons parlé avec Gordon Brown. Moi, j’ai toujours pensé que ces hedge funds localisés dans les places "off shore" avaient porté une très lourde responsabilité dans la crise financière, très lourde, et qu’il fallait les réguler. D’ailleurs Gordon Brown a toujours été de mon avis là-dessus. Par ailleurs, que le Premier ministre britannique veuille défendre les intérêts de la City, s’il ne le faisait pas on dirait : "mais qu’est-ce que tu fais ?" Comme moi, je veux défendre aussi les intérêts de l’économie française. Donc nous sommes en train, avec nos équipes, de travailler pour trouver le point d’équilibre qui permettra de faire la régulation, d’obtenir la transparence, d’éviter les risques systémiques et en même temps que la City, qui est un atout pour l’Europe, ne se sente pas mise en danger. Voilà très exactement le point que l’on essaie de trouver. Est-ce qu’on l’a déjà trouvé ? Non, mais ce n’était pas dans le cadre de notre déjeuner. On a des collaborateurs, des équipes, des ministres des Finances qui vont s’y mettre.
Q - Je n’ai pas très bien compris si vous êtes tout à fait d’accord vis-à-vis en fait d’un impôt mondial vis-à-vis des banques et si vous vous êtes mis d’accord vis-à-vis des détails ?
Au président, j’aimerais poser la question : est-ce que vous avez l’intention de demander à David Cameron de retravailler avec le parti européen ?
R - Franchement, il vaut mieux une réglementation mondiale si on veut des conditions de concurrence équitable. Deuxièmement comme Gordon, je crois à la taxation dans le cadre des financements innovants des transactions financières. Je crois à la nécessité du "fast start" et je crois à la nécessité d’être au rendez-vous des Objectifs du Millénaire. Et malheureusement, on ne pourra pas l’être avec la seule contribution de nos budgets qui sont tous en déficit. Donc, il faut des financements innovants et naturellement, plus ils seront mondiaux, moins il y aura de risque de protectionnisme et de concurrence déloyale. Après, il faut que chacun d’entre nous accepte de faire des efforts l’un vers l’autre, parce que je crois que Gordon a officialisé une taxe sur les transports par bateaux. Nous, nous étions plutôt sur une taxe financière, mais on peut en discuter. Mais ce qui est indiscutable, c’est que plus ces taxes seront mondiales, moins la concurrence entre nous ne sera contrariée, et donc mieux c’est ; en tout cas, dans un monde régulé où la liberté du commerce doit demeurer la règle.
Q - Et les questions sur M. Cameron…
R - Là encore, je ne veux pas m’immiscer dans le débat politique, mais enfin, si vous voulez me faire dire que j’aurais préféré qu’il reste au PPE, ma réponse est oui. Parce que le PPE, ce sont des gens bien qui s’y trouvent, même si j’ai beaucoup de plaisir à travailler avec le Premier ministre travailliste, le PPE est une bonne organisation. C’est moi-même, il y a longtemps, qui avais fait rentrer mon propre parti - à l’époque, les gaullistes - dans le PPE, et je pense qu’il y a tout intérêt en Europe à avoir des grandes forces modernes organisées où chacun évite sa spécificité particulière pour la mettre au service d’une lisibilité politique. Oui, j’ai regretté cette volonté. Maintenant, ce n’est pas à moi de le décider, j’ai tous mes problèmes déjà à régler. Mais enfin, l’ouverture c’est bien.
Q - Une question sur la proposition allemande de Fonds monétaire européen, est-ce que vous en avez discuté ? Quelle forme cela prendrait ? Est-ce que l’objectif, c’est vraiment de le créer ou de faire obstacle au FMI ? Est-ce que le Royaume Uni devrait en faire parti ? Et une question pour Monsieur le Président Sarkozy, la presse britannique a fait état de rumeurs sur votre vie privée, est-ce que vous comptez réagir ?
R - Sur le Fonds monétaire européen, d’abord par principe, moi je ne refuse aucune idée, parce que c’est toujours passionnant de débattre de tout cela. J’ai expliqué à Gordon Brown que quand on était dans la zone euro, la solidarité devait se manifester entre ceux qui avaient la même monnaie. Je n’ai rien contre le FMI. Quand j’étais président de l’Europe, j’avais demandé 25 milliards de dollars pour la Hongrie qui ne fait pas partie de l’euro, ce n’est pas du tout la même chose. Donc je vois que tous les jours il y a une nouvelle idée, il va falloir à un moment que l’on se mette autour de la table et puis que l’on y réfléchisse.
Pour le reste, vous devez ignorer ce qu’est l’emploi du temps d’un président de la République ! Je n’ai pas une seconde à perdre avec ces élucubrations, même pas une demi-seconde. Je ne sais même pas pourquoi vous utilisez votre temps de parole pour poser une question pareille.
J’aime l’Angleterre, ne me le faites pas regretter !
(...)./.