De Gaulle et Churchill

« Churchill ? Un grand artiste ! » (Charles de Gaulle) « De Gaulle ? Ah ! C’est l’homme de la France ! » (Winston Churchill)

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L’inauguration du Lycée Winston Churchill, dont le nom fait écho au Lycée Charles de Gaulle qui fête cette année son 100e anniversaire, est l’occasion de rappeler les relations entre ces deux grands hommes d’Etat qui, ensemble, ont marqué l’histoire du XXe siècle. D’une alliance tumultueuse pendant la guerre (I), leurs rapports ont évolué en temps de paix vers une amitié sincère faisant une large place à une admiration réciproque (II).

I – Des alliés en temps de guerre.

Unis par l’amour de la France et le refus de sa défaite, Winston Churchill et le Général de Gaulle connaissent une véritable lune de miel à l’arrivée du Général à Londres en 1940 (A) avant de s’affronter régulièrement à partir de 1941 (B).

A- Une alliance qui commence par une véritable lune de miel.

Admirateur de Napoléon, du maréchal Foch et de Clemenceau, Winston Churchill a un profond respect pour les militaires français et prend soin dès l’entre-deux-guerres de se renseigner régulièrement sur l’état de notre armée. Sa francophilie et l’importance stratégique qu’il accorde à notre pays l’amènent en effet à avoir des relations privilégiées avec des hommes politiques comme Edouard Herriot, Edouard Daladier, Léon Blum et Paul Reynaud.

Au printemps 1940, sa confiance dans les capacités de l’armée française est telle qu’il refuse d’envisager la défaite de celle-ci quelques mois seulement après son entrée en guerre. Dès mai 1940, le Premier ministre britannique multiplie les déplacements pour galvaniser les dirigeants français et les encourager à continuer la lutte.

Le 9 juin 1940, de retour à Londres, il écoute donc avec intérêt un officier français à l’esprit offensif qu’il rencontre pour la première fois, le Général de Gaulle, venu lui demander une participation accrue de la Royal Air Force aux opérations en France. Impressionné par le Premier ministre, le Général est d’emblée convaincu « que la Grande-Bretagne, conduite par un pareil lutteur, ne fléchirait certainement pas. » (Charles de Gaulle, L’Appel).

C’est lors de la réunion du Conseil suprême interallié de Tours, le 13 juin 1940, que Winston Churchill réalise définitivement que cette combativité, cette persévérance qu’il cherche parmi les officiels français, c’est chez de Gaulle qu’elle se trouve : « le saluant, je lui dis à mi-voix en français : ’’L’Homme du Destin’’ » écrit-il dans son ouvrage Second World War. Ne l’ayant pas entendu, le Général reste cependant impassible.

Après la capitulation française, le Premier ministre accepte sans hésiter que le Général lance un appel sur les ondes de la BBC. Son soutien sera décisif pour obtenir l’accord définitif du « War Cabinet » (cabinet de guerre) initialement opposé à ce projet. A la tête d’un pays lui aussi en guerre, Winston Churchill voit également dans l’appel du 18 juin 1940 un moyen de ménager l’opinion publique britannique en atténuant le choc de la capitulation de son allié le plus proche.

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Lors de l’attaque par la flotte britannique de la flotte française en rade de Mers-el-Kébir le 3 juillet 1940 (« la plus pénible et la plus monstrueuse » décision que Winston Churchill ait eu à prendre, avoue-t-il dans son ouvrage Second World War), le Général de Gaulle surprend le Premier ministre par son sang-froid et sa dignité. Si, par la suite, l’échec du débarquement à Dakar des Britanniques et des Français libres (opération Menace, 23 au 25 septembre 1940) isole le Général et sera à l’origine du jugement négatif du Président américain Roosevelt sur lui, le soutien de Winston Churchill ne faiblit pas. Les évènements de l’année 1940 lui ont en effet montré que le Général de Gaulle était digne de confiance et un ami de la Grande-Bretagne.

B-Une série de malentendus et de brouilles qui les mènent plusieurs fois au bord de la rupture.

Farouchement décidé à anéantir l’Allemagne nazie, le Premier ministre britannique n’en reste pas moins pragmatique. Il pense en effet ne pas pouvoir se permettre de rompre toute relation avec la France de Vichy qui contrôle toujours la flotte française et la plus grande partie de l’Empire colonial français. Il a également espoir que Vichy finira un jour par se ranger du côté des Alliés.

Pour le Général de Gaulle, ce pragmatisme est en grande partie responsable de la détérioration des relations entre Français libres et Britanniques, visible en particulier au Levant dès 1941. En juillet, la publication de l’armistice signé après la victoire des Alliés dans la campagne de Syrie, qui traite les hommes de Vichy avec générosité et ne mentionne qu’une seule fois la France libre, provoque sa colère et l’amène à vouloir intimider les autorités britanniques par des ultimatums. Considérant que sa meilleure alliée est l’opinion publique en France, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, il utilise l’arme de la presse et de la radio pour dénoncer la politique britannique au Levant. Blessé par cette attitude, Winston Churchill commence prend des mesures de rétorsion vis-à-vis de la France libre (levées ensuite), mais sans répercussion sur la rétribution et le confort des soldats, car ses conflits avec le Général de Gaulle ne l’amèneront jamais, en effet, à négliger l’armée française. Un entretien entre les deux hommes le 12 septembre 1941 à Londres permet heureusement de dissiper les malentendus, de rétablir la confiance, et d’évoquer la création d’un conseil représentatif et démocratique des Français libres.

Le Levant, où la cohabitation de l’autorité mandataire des Français libres avec l’autorité militaire britannique ne se déroule pas sans heurts, continue de crisper les rapports entre les deux hommes au bord de la rupture à la fin du mois de septembre 1942. Cette crise n’empêche pas Churchill de faire au sous-secrétaire d’Etat britannique à l’information Harold Nicolson cette réplique célèbre à propos du Général de Gaulle « il est arrogant, il est égoïste, il se considère comme le centre de l’univers … il est … Vous avez raison, c’est un grand homme ! » (André Gillois, Histoire secrète des Français à Londres de 1940 à 1944)

Le débarquement allié le 8 novembre 1942 en Afrique du Nord (opération Torch), dont le Général de Gaulle n’avait pas été tenu informé par Winston Churchill, va paradoxalement conduire à une brève accalmie grâce à la compréhension du Général. Cependant, la pression des Américains puis des Britanniques lors de la conférence de Casablanca du 14 au 24 janvier 1943 pour que le Général de Gaulle et le général Giraud (qu’ils favorisent) instaurent en Afrique du Nord une autorité unique constituée du Comité de Londres et de l’administration Giraud est loin de plaire à de Gaulle. Embarrassé d’être amené à s’entendre avec Giraud devant deux étrangers, qui n’ont selon lui aucune qualité pour régler une question française, il refuse leur plan de réconciliation entre Français, malgré l’insistance de Churchill.

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En séjour à Marrakech au début de l’année 1944, Winston Churchill, invite le Général de Gaulle à venir lui rendre visite le 12 janvier. L’admiration réciproque entre les deux hommes reprend alors le dessus et leur fait oublier qu’ils ne se sont fait aucune réelle concession sur les sujets épineux ce jour-là. C’est donc ensemble qu’ils passent les troupes en revue sous de nombreuses acclamations « vive de Gaulle ! » et « vive Churchill ! ».

Quelques jours avant le débarquement du 6 juin 1944 en Normandie, Winston Churchill n’oublie pas son attachement à l’armée française, qui lui doit ainsi l’intégration de la division Leclerc dans le corps expéditionnaire allié. Il n’informe pas pour autant le Général de Gaulle du débarquement avant le 4 juin. Sans rancune, le Général accepte de faire une déclaration à la BBC visant à endormir les soupçons des Allemands.

La victoire des Alliés, et l’immense popularité du Général de Gaulle dans la France libérée amènent heureusement Winston Churchill à vouloir rétablir des relations apaisées avec son allié et le Gouvernement provisoire de la République française (GPRF). Il déclare ainsi le 2 août 1944 dans un discours aux Communes : « Ces quatre dernières années, j’ai eu bien des difficultés avec le Général de Gaulle, mais je n’ai jamais oublié, et je n’oublierai jamais, qu’il a été le premier Français éminent à se dresser contre l’ennemi commun (…). Ce n’est donc que justice s’il se retrouve à la première place lorsque la France reprendra la place qui lui revient dans le concert des grandes puissances européennes et mondiales ».

Le 11 novembre 1944 est enfin l’occasion pour Winston Churchill d’effectuer une visite à Paris. Il constatera sa grande popularité auprès des Français lors de sa célèbre descente des Champs-Elysées aux côtés de son allié de la première heure, qui s’est révélé être un hôte remarquable.

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II – Des amis en temps de paix.

Le monde d’après-guerre qu’ils ont contribué à façonner permet au Général de Gaulle et à Winston Churchill d’avoir des relations apaisées en s’offrant un soutien mutuel dans leurs carrières respectives (A) et en se témoignant une admiration réciproque jusqu’à la fin (B).

A – Un soutien mutuel dans le monde d’après-guerre.

Si les Alliés ont reconnu la France comme un partenaire et non comme un pion sur l’échiquier mondial après la capitulation de l’Allemagne, c’est grâce à l’action conjointe de ces deux hommes d’exception. Le Général de Gaulle a cependant pris soin de ne manifester aucune reconnaissance à Churchill pour avoir convaincu Roosevelt et Staline lors de la Conférence de Yalta du 4 au 11 février 1945 d’accorder à la France une zone d’occupation en Allemagne et de siéger dans la commission de contrôle pour l’Allemagne, car cette place allait pour lui de soi.

Moins d’un an après la défaite de Winston Churchill aux élections de 1945, le Général de Gaulle quittera lui aussi le pouvoir le 20 janvier 1946. Comme son ancien allié britannique, il connaît une traversée du désert au cours de laquelle il pourra rédiger ses mémoires et correspond avec celui qui est devenu son ami.

Cette correspondance leur donne l’occasion d’échanger des commentaires sur le monde d’après-guerre : le 22 août 1950, Winston Churchill lui écrit ainsi « Comme il est affreux que tout ce que nous avons pu réaliser soit maintenant en proie au plus grand péril que j’aie jamais connu, et ce n’est pas peu dire » (Martin Gilbert, Never despair). Certes, ils sont être en désaccord sur le Conseil de l’Europe, l’OTAN, le plan Schuman, mais ils sont tous deux favorables à une réconciliation franco-allemande.

Après leur retour au pouvoir de manière décalée (1951-1955 pour Churchill, 1958-1969 pour de Gaulle), leur soutien réciproque ne faiblit pas. Lorsqu’en avril 1958, le Premier ministre Harold Macmillan demande à Winston Churchill s’il ne voit pas d’inconvénient à ce que les Etats-Unis publient dans leurs documents diplomatiques cinq télégrammes sur le Général de Gaulle envoyés par Churchill aux Etats-Unis en 1943, celui-ci lui demande de patienter. Il juge en effet « inopportun d’attirer l’attention sur nos soupçons de l’époque à l’égard du Général de Gaulle, au moment précis où il pourrait bien rendre encore des services à la France » (op cit). A la fin du mois de mai 1958, Winston Churchill se révèle même être un gaulliste enthousiaste en déclarant « De Gaulle a une occasion unique ; il a pris le dessus. Ils se sont tous soumis à lui. Voilà qui pourrait faire le ménage dans la politique française ! » (John Moran, The Struggle for Survival)

S’ils ne se reverront plus après la triomphale visite de Charles de Gaulle en Grande-Bretagne en 1960, ils resteront en contact étroit. Winston Churchill l’encourage à chaque référendum et suit avec grand intérêt ses efforts pour sortir de la guerre d’Algérie.

B –Une admiration réciproque qui ne faiblira pas.

De retour au pouvoir en 1958, Charles de Gaulle décide à titre exceptionnel, et en témoignage de l’estime qu’il lui porte, de rouvrir l’Ordre de Libération pour Winston Churchill et de lui remettre lui-même l’insigne le 6 novembre : « la cérémonie d’aujourd’hui signifie que la France sait ce qu’elle lui doit. Je tiens à ce qu’il sache ceci : celui qui vient d’avoir l’honneur de le décorer l’estime et l’admire plus que jamais » (Charles de Gaulle, Discours et Messages).
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En janvier 1965, l’ancien Premier ministre s’éteint et des funérailles nationales lui sont organisées à Londres. Présent lors de cet évènement dont les Britanniques ont célébré le cinquantenaire cette année, Charles de Gaulle écrit à la Reine « dans ce drame, il fut le plus grand » (Le Monde, 26 janvier 1965). Un an plus tard, il avoue dans une lettre à sa veuve qu’« en portant ma pensée sur la grande mémoire de Winston Churchill, je ressens, mieux que jamais, l’étendue de son œuvre, enfin la force et la qualité des liens qui m’attachaient à lui et qui, à travers nous deux, unissaient l’Angleterre et la France » (Mary Soames, Clementine Churchill).

Sources :
Charles de Gaulle, L’Appel
Charles de Gaulle, Discours et Messages
Winston Churchill, Second World War
Mary Soames, Clementine Churchill
Michel Kersaudy, De Gaulle et Churchill
François Bédarida, Churchill

publié le 18/09/2015

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