Avril 2006
Le 15 juin 2006, la romancière Assia Djebar sera reçue sous la Coupole de l’Académie française. Fondée en 1635 par le cardinal de Richelieu, cette prestigieuse institution, composée de quarante membres, veille notamment au bon usage de la langue française. Première femme maghrébine à être admise parmi ceux que l’on nomme les immortels et deuxième africaine (après Léopold Sédar Senghor, élu en 1983), Assia Djebar occupera le fauteuil du juriste Georges Vedel, disparu en février 2002.
Algérienne de naissance et de cœur, française de plume, Assia Djebar, de son vrai nom Fatma-Zohra Imalhayène, est née à Cherchell (situé à une centaine de kilomètres à l’ouest d’Alger) le 30 juin 1936. Alors qu’à cette époque, les filles, dès l’âge de treize ans, restaient cloîtrées en attendant que leur père leur choisisse un mari, celui d’Assia Djebar, instituteur moderniste, encourage l’aînée de ses enfants à faire des études et lui permettra plus tard de se marier selon son gré. Adolescente, pensionnaire au collège de Blida, elle découvre la « Correspondance » d’Alain Fournier et Jacques Rivière. C’est alors, reconnaîtra-t-elle plus tard, que « j’ai commencé à lire, à lire vraiment, à faire la différence entre les livres de littérature qui vous forment et les livres de simple évasion ».
Après la Faculté d’Alger, Assia Djebar est, en 1955, la première Algérienne reçue à l’Ecole normale supérieure (ENS) de Sèvres où elle étudie l’histoire. En 1957, son premier roman : « La Soif », qu’elle décide de signer sous le pseudonyme d’Assia Djebar (consolation et intransigeance en arabe), lui vaut d’être surnommée « la Françoise Sagan musulmane ». Mariée en 1958 à un résistant algérien (nous sommes en pleine guerre d’indépendance), elle décide de le suivre dans son exil, à Tunis, où elle travaille en tant que journaliste et poursuit ses études. Professeur d’histoire moderne et contemporaine à Rabat (Maroc) puis à Alger, elle continue de publier. Avec « Les Impatients » (1958) et « Les Enfants du Nouveau Monde » (1962), elle entame une œuvre très féminine, pour ne pas dire féministe, où l’histoire se mêle aux itinéraires personnels et intimes. Une œuvre traversée de questionnements identitaires et d’interrogations sur l’écriture.
Au milieu des années 70, Assia Djebar troque la plume contre la caméra. En résulte un premier film, semi-documentaire, semi-fiction : « La Nouba des Femmes du Mont Chenoua » qui sera primé à la Biennale de Venise en 1979. En 1982, « La Zerda et Les Chants de l’Oubli », film d’archives sur les trente ans de colonialisme au Maghreb, lui vaudra le prix du meilleur film historique au Festival de Berlin.
A son retour en France, au début des années 80, Assia Djebar renoue avec l’écriture. Après « Femmes d’Alger dans leur appartement » (1980), la romancière obtient, avec « L’Amour, la Fantasia » (1985), le prix de l’Amitié franco-arabe. En 1997, cette infatigable voyageuse, dont l’écriture est sans doute la véritable patrie, accepte la direction du Centre d’études françaises et francophones de la Louisiana State University, aux Etats-Unis.
Le nouveau siècle offre à Assia Djebar une reconnaissance internationale bien méritée. Reçue à l’Académie Royale de littérature de Belgique en 1999, elle obtient l’année suivante le Prix de la Paix attribué par les éditeurs et libraires allemands. Docteur honoris causa des Universités de Vienne, de Concordia (Montréal) et de Osnabrück (Allemagne), elle est également pressentie pour le Nobel de littérature. En 2002, elle est nommée Silver Chair Professor à l’Université de New York où elle enseigne la littérature française et francophone. Celle qui avoue « aimer et souffrir en arabe et écrire en français » est aujourd’hui traduite dans une vingtaine de langues. Trop longtemps restée confidentielle en France, Assia Djebar va, grâce à son élection au Quai de Conti, accéder en France à la reconnaissance légitime qui lui revient. Une élection qui, espère-t-elle, « facilitera de l’autre côté de la Méditerranée la traduction en arabe de nombreux auteurs francophones ». Un moyen également de tisser des liens forts et durables entre les deux cultures, des liens de respect et d’échanges réciproques. Car comme le reconnaît Tahar Ben Jelloun, éminent auteur francophone d’origine marocaine : « Avec Assia Djebar (à l’Académie), c’est la France et la langue française qui s’enrichissent et prennent de nouvelles couleurs ».
Virginie Oks
Dernière mise à jour : 02.05.2006