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Conférence de presse conjointe de François Fillon avec Angela Merkel

CONFERENCE DE PRESSE CONJOINTE DU PREMIER MINISTRE, FRANCOIS FILLON, ET DE LA CHANCELIERE DE LA REPUBLIQUE FEDERALE D’ALLEMAGNE, ANGELA MERKEL
- PROPOS DE M. FILLON -

(Berlin, 10 mars 2010)

Merci beaucoup, Angela. C’est un très grand plaisir d’être à Berlin juste un mois après le dernier Conseil des ministres franco-allemand, qui a marqué une relance spectaculaire de notre coopération. Je me réjouis à mon tour que ce soit Mme Lagarde et M. Schäuble qui ouvrent la série des échanges croisés de ministres entre les deux Conseils, d’autant que l’actualité, évidemment dominée par la situation économique et financière, justifiant parfaitement que ce soit ce sujet-là qui soit à l’ordre du jour de cette première expérience.

Nous avons pu constater, aujourd’hui encore, que l’approche de la France et de l’Allemagne, s’agissant de la politique économique et financière, était plus proche que jamais et permettait d’entraîner la politique européenne. Comme j’ai eu l’occasion de le dire il y a quelques instants devant les étudiants de l’université Humboldt, la France et l’Allemagne ne peuvent pas se contenter de la croissance molle qu’on leur prédit ou qu’on prédit pour la zone euro ou pour l’Union européenne pour les années qui viennent, alors même que les grands pays émergents sont déjà repartis avec des taux de croissance extrêmement élevés, risquant de creuser encore plus le fossé entre nous.

Face à ce défi, je pense que, grâce en particulier à l’engagement personnel d’Angela Merkel et de Nicolas Sarkozy, jamais les positions franco-allemandes n’ont été aussi proches. Nous avons exprimé notre volonté commune de créer un gouvernement économique européen dont le centre doit être le Conseil européen réunissant l’ensemble des chefs d’Etat et de gouvernement. Nous avons affirmé ensemble notre volonté de voir maintenu intégralement le Pacte de stabilité et l’indépendance de la Banque centrale européenne. Nous avons évoqué ensemble la nécessité pour la stratégie économique européenne de s’occuper aussi de la dimension externe et de reconnaître l’importance de l’industrie pour la croissance du futur. Nous avons, ensemble, affirmé la nécessité de remettre en ordre les finances publiques et d’accomplir les réformes indispensables et les investissements d’avenir sur la recherche, sur l’enseignement supérieur, sur la sécurité et l’efficacité énergétique pour préparer la croissance de demain. Nous sommes en plein accord sur la nécessité d’accélérer - ce que nous allons faire en France - le rythme des réformes structurelles.

Nous avons, bien entendu, évoqué la situation de la Grèce. Nous sommes en accord, la France et l’Allemagne, sur l’attitude qui doit être la nôtre.

1) Les efforts que le Premier ministre grec a engagés sont des efforts très importants et qui sont à la hauteur du défi que la Grèce doit relever.

2) Nous avons réaffirmé la solidarité des pays de la zone euro au regard de la situation de la Grèce.

3) Nous sommes d’accord pour réfléchir à des instruments pour le moyen terme, pour le cas où ces crises de ce type se prolongent ou se reproduisent, avec notamment sur la table la proposition de Fonds monétaire européen.

Je crois que la relation franco-allemande, ce n’est pas seulement un symbole, des rencontres et des discours, c’est une réalité que nous vivons au quotidien.

Q - (A propos de la proposition de fonds monétaire européen).

R - J’ai déjà eu l’occasion de dire que cette proposition de fonds monétaire européen nous semblait une proposition intéressante venant compléter les dispositions qui existent déjà dans les textes européens pour assurer la solidarité au sein de la zone euro. C’est donc une proposition pour le moyen terme, compte tenu des étapes nécessaires pour mettre en œuvre, si on devait le faire, un tel instrument. Ce n’est donc pas une proposition qui peut répondre aux problèmes les plus immédiats et les plus urgents, mais que nous devons expertiser rapidement pour, ensemble, voir dans quelles conditions ce fonds peut être mis en place.

Je pense qu’il n’y a aucune compétition avec le FMI, car nous sommes dans une situation très particulière, il n’y a pas d’autre zone dans le monde où des Etats se soient dotés d’une monnaie commune avec les mêmes règles contraignantes, très fortement contraignantes qui sont les nôtres et qui justifient que l’on réfléchisse à des instruments complémentaires de solidarité.

Q - L’idée de renflouer la Grèce suscite beaucoup de réticences en Allemagne. Monsieur le Premier ministre, est-ce que vous êtes venu à Berlin aussi pour convaincre la chancelière d’aider éventuellement la Grèce financièrement ?

R - Non, ce n’est pas comme ça que les choses se passent. D’abord, les contacts entre nous sont quotidiens. Les contacts entre la Chancelière et le président de la République française, notamment en ce moment, compte tenu de la gravité de ces situations économiques, sont quasiment quotidiens.

Je n’ai pas besoin de convaincre la Chancelière de la nécessité de la solidarité de la zone euro. Au fond, nous avons tous intérêt à ce que l’euro soit stable, qu’il n’y ait pas de menace sur une monnaie qui est notre bien commun. Donc, il n’y a pas de divergences de vue. Il y a maintenant un calendrier qui se met en place, comme l’a dit Mme Merkel à l’instant. L’essentiel, c’était que la Grèce prenne les décisions structurelles nécessaires pour réduire son déficit, parce que c’est ça et seulement ça qui permettra d’assurer la crédibilité de toute forme de solidarité. Maintenant, il faut attendre de voir comment les choses se passent, comment en particulier les marchés réagissent.

Il y a un point sur lequel je voudrais insister, c’est qu’il n’est pas acceptable que des opérations de spéculation sauvages soient conduites contre la Grèce aujourd’hui ou contre n’importe quel autre Etat demain. C’est un sujet sur lequel je crois que, là aussi, la France et l’Allemagne sont en plein accord pour réfléchir à des règles pour éviter à l’avenir ces comportements spéculatifs extrêmes.

Q - (A propos de l’idée de gouvernement économique européen).

R - Cette idée du gouvernement économique européen a fait l’objet d’une déclaration commune lors du Conseil européen informel du 11 février dernier, donc il y a un accord complet entre nous sur ces sujets.

Au fond, notre idée est simple, on ne peut pas se satisfaire des prévisions de croissance qui sont celles de l’Union européenne pour le moyen terme. Avec la croissance molle qu’on nous promet, nous ne pouvons pas maintenir l’intégralité de nos systèmes de protection sociaux et nous ne pouvons pas mettre en œuvre dans des conditions optimales les politiques de retour à l’équilibre des finances publiques. Donc, il faut que nous allions ensemble chercher une croissance supplémentaire.

Nous pensons que les instruments que nous donne l’Union européenne, dont nous nous sommes dotés, qu’il ne s’agit pas de changer, qu’il ne s’agit pas de modifier, nous pensons qu’ils ne sont pas optimisés, qu’on ne les utilise pas suffisamment de façon cohérente. Donc, ce que nous voulons, c’est qu’au sein du Conseil, il y ait un véritable lieu de débats et de décisions sur, d’abord, les questions urgentes telles que les crises financières qui peuvent survenir dans tel ou tel Etat. On a vu, avec la crise économique et financière, que c’était bien la décision des gouvernements qui avait permis d’empêcher que le système financier ne s’effondre.

Deuxièmement, nous pensons que la surveillance des risques et des déséquilibres systémiques n’est pas suffisamment assurée aujourd’hui par les institutions européennes. Par exemple, on s’est beaucoup focalisé sur les déficits budgétaires des Etats sans regarder si certains Etats ne conduisaient pas des politiques économiques ou des politiques d’endettement du secteur privé qui, finalement, conduisent aujourd’hui à des catastrophes financières. On nous avait présenté certains pays d’Europe comme étant des modèles en matière de croissance ; ils sont passés en quelques mois du modèle en matière de croissance à une situation quasiment sinistrée, y compris en termes d’endettement public.

Et puis, enfin, nous pensons que les Etats doivent être encouragés à réaliser des réformes structurelles et que c’est en conduisant ensemble ce débat au sein du Conseil qu’on peut mieux le faire.

Mais il n’est pas question pour la France, pas plus que pour l’Allemagne, d’envisager de renégocier des traités des institutions, qu’il a été d’ailleurs suffisamment long et difficile à mettre en œuvre. En tout cas, il n’est pour nous absolument pas question de toucher à l’intégrité du Pacte de stabilité ou à l’indépendance de la Banque centrale.

Q - Vous avez évoqué, Monsieur le Premier ministre, devant les étudiants de l’université Humboldt, de nouveaux outils prédictifs, notamment pour corriger d’éventuels déséquilibres pour ce qui est de la balance des paiements courants, par exemple, à l’intérieur de la zone euro. Est-ce que vous pourriez un peu développer ce que vous avez en tête ? Deuxième question sur la BCE, vous avez aussi appelé la BCE à discuter taux de change avec les monnaies de pays tiers. Qu’est-ce que vous entendez aussi par-là ?

R - Je crois que c’est vraiment le cœur de ce débat que nous voulons au sein du gouvernement économique européen. Il y a des déséquilibres à l’intérieur même de la zone euro qui peuvent, à terme, devenir des menaces. Il y a, en termes de balances des paiements, des déséquilibres qui peuvent venir rendre impossible demain le retour à l’équilibre de certains Etats. Donc, ce sont des discussions qui ne doivent pas être tabous.

Cela ne veut pas dire pour autant que nous avons à apporter des nouvelles règles ou solutions à ces sujets. Mais nous pensons qu’il faut les aborder, qu’il faut les évoquer ensemble, qu’il faut chercher ensemble à corriger ces déséquilibres.

De même qu’il faut parler taux de change avec les Etats-Unis et avec la Chine. C’est bien la volonté, notamment du président de la République, de mettre ce sujet sur la table des débats du G20./.

(Source : site Internet du Premier ministre)

IV.-

CONFERENCE ANNUELLE EN MEMOIRE DE SERGIO VIEIRA DE MELLO DISCOURS DU MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES ET EUROPEENNES, BERNARD KOUCHNER

(Genève, 11 mars 2010)

Monsieur le Président du Timor-Oriental,

Monsieur le Conseiller d’Etat,

Madame la Chancelière d’Etat,

Monsieur le Maire,

Monsieur le Directeur général de l’Office des Nations unies à Genève,

Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,

Mesdames et Messieurs,

Chers Amis,

Je suis très ému d’être parmi vous aujourd’hui, pour rendre hommage à l’engagement, à la pensée, à la philosophie de Sergio Vieira de Mello. Et je voudrais remercier Mme Vieira de Mello, ainsi que l’Institut des hautes études internationales et de développement, de m’avoir invité à intervenir pour la troisième édition de cette Conférence.

Sergio a été pour moi, pendant trente ans, le compagnon exigeant d’une aventure obstinée. Pas un mois ne se passait sans que nous nous parlions. Nous nous sommes retrouvés aux quatre coins du monde. Nous nous sommes retrouvés aussi sur les chemins de la pensée. Sergio était un lecteur infatigable, homme de culture et de philosophie. Il était aussi un aventurier de l’humanisme.

Beaucoup parmi vous s’en souviennent sans doute. Il y a presque 10 ans, il a prononcé ici, à Genève, une très belle conférence intitulée : "l’ONU face à l’irrationnel dans l’histoire".

Dans cette conférence, Sergio essayait de faire partager son expérience d’homme de terrain et de poser quelques jalons pour l’avenir. Sa pensée, son expérience étaient celle d’un vrai humaniste, qui sait regarder les faits en face sans jamais s’incliner devant le fait accompli. Il disait : "Confronté à nombre des excès les plus choquants des trois dernières décennies, quelques interrogations ont surgi de façon récurrente, et parfois obsessive, et je souhaiterais partager aujourd’hui ces interrogations avec vous".

Eh bien je voudrais rendre hommage à cette sincérité, et vous faire partager à mon tour quelques interrogations récurrentes, qui sont le fruit de quarante ans de lutte. Et je voudrais le faire dans le même esprit : tenter de poser des jalons pour l’avenir.

Où en sommes-nous, dix ans après cette conférence, de la préoccupation inlassable pour laquelle Sergio a finalement donné sa vie ? Qu’est-ce qui a changé ? Qu’avons-nous appris, et que devons-nous faire ?

Quelque chose n’a pas changé, et je voudrais commencer par-là. Ce qui n’a pas changé, et qui ne changera pas, et qu’il faut regarder tous les jours avec des yeux neufs, pour lutter contre l’habitude qui endort, le cynisme qui guette, et le confort des cadres établis : c’est la fragilité de cette toute petite chose, de cette chose immense : la dignité humaine.

Ce qui n’a pas changé non plus, c’est la nécessité de protéger la dignité humaine contre l’instinct de mort à l’œuvre dans l’histoire. Pourquoi ? Parce que le silence est insupportable. Parce que l’indifférence est insupportable. Parce qu’il faut appeler les choses par leur nom : un crime est un crime, le nombre n’y change rien. Parce que refuser de se taire, c’est déjà relever l’homme - un peu. L’humanité a certes engendré Guernica mais elle a aussi engendré Picasso.

Il y a une catégorie de crimes qui est longtemps passée inaperçue. Contre laquelle on n’a longtemps rien fait, et que l’on acceptait comme un "reste muet de la politique", comme disait Michel Foucaut. Ce sont les crimes de masse qui se parent des moyens et des justifications de l’Etat, ces crimes contre lesquels Sergio s’est dressé.

Toutes les justifications sont bonnes. L’irrationnel dans l’histoire est prêt à prendre toutes les formes. Il y a eu les crimes commis au nom de l’Eglise. Il y a eu l’Inquisition. Il a fallu des décennies pour que la conscience publique se réveille, par la voix de Voltaire, et fasse tomber l’Inquisition.

Mais il y a aussi les crimes commis au nom de l’Etat, et à l’ombre des protections dont les Etats s’entourent - ces protections lentement érigées par le droit international. Là encore,

Sergio avait ses mots pour le dire. "Le droit international a érigé beaucoup de remparts efficaces autour des Etats, mais pas assez autour de la personne humaine".

Lutter contre l’irrationnel dans l’histoire, c’est lutter contre ces crimes muets, contre ce silence lourd de dissimulation et de mensonge. C’est lutter contre l’idée selon laquelle l’Etat moderne est la raison dernière de l’histoire - parce que l’Etat moderne enveloppe aussi sa part d’irrationnel.

C’est tenter d’ériger un ordre pour canaliser la violence des Etats, comme les Etats canalisent, ou tentent de le faire, la violence des individus. C’est choisir de prolonger le mouvement de l’histoire - ne pas se réfugier derrière le rempart du fait, mais inventer le droit pour que l’humanité enfin se rassemble.

Mes Chers Amis, je ne sais pas si l’on mesure encore le chemin qu’il a fallu accomplir - et ce n’est pas fini ! L’ONU a d’abord été créée pour le maintien de la paix et de la sécurité internationales. Il a lui a fallu ouvrir les yeux sur d’autres violences, commises à l’intérieur des Etats, et dont les civils toujours paient le prix fort, et les réfugiés en particulier.

Dans le droit international, dans les consciences et dans la politique, c’est une révolution que ce changement qui allait des Etats vers les individus. C’est le même genre de révolution que celle qui a mis fin, en Europe au XVIIIe siècle, au silence qui entourait l’Inquisition.

Nous disposons maintenant d’un principe, adopté par consensus par les chefs d’Etat et de gouvernement, tous réunis à l’unanimité, lors du Sommet mondial des Nations unies en septembre 2005. Ce principe est celui de la responsabilité de protéger, que nous avons longtemps appelé devoir ou droit d’ingérence.

Il rappelle à chacun des Etats que sa responsabilité première - et je dirais : sa raison d’être - est de protéger sa population. Il reconnaît la possibilité de mener une action collective, au nom de la communauté internationale, pour protéger une population lorsque l’Etat qui en a la charge ne peut pas, ou ne veut pas, la protéger lui-même.

Essayons d’y voir clair : qu’est-ce qui distingue trois expressions qui se ressemblent - et que tout le monde ou presque confond : devoir d’ingérence, droit d’ingérence, responsabilité de protéger ?

Tout a commencé avec le devoir d’ingérence. Le devoir d’ingérence c’est une injonction, un impératif, un appel : une morale de l’extrême urgence, face aux mains qui se tendent et aux visages que déforme la douleur sans réponse. Il n’y a pas de droit pour les protéger. Une morale, d’abord, a invité ce droit.

Et le droit a suivi. C’est la deuxième étape : le droit d’ingérence - qui inscrit dans le droit le principe d’accès aux "victimes des catastrophes naturelles et des situations d’urgence du même ordre", et la possibilité d’utiliser la force pour accompagner les convois humanitaires.

Et puisque nous sommes à Genève, permettez-moi un souvenir. C’est ici, au château de Bellerive, en 1991, que nous avons conçu, avec le prince Aga Khan, avec Perez de Cuellar, Staffan de Mistura, et Jean-Maurice Ripert, le texte de la résolution 688 du Conseil de Sécurité, qui instituait, pour la première fois, le droit d’ingérence afin de protéger les Kurdes d’Irak.

La responsabilité de protéger enveloppe à la fois ce droit et ce devoir. Elle a une face tournée vers le devoir : pour chaque Etat, c’est un devoir de protéger sa population contre le génocide, les crimes de guerre, le nettoyage ethnique, les crimes contre l’humanité et bien d’autres, y compris les catastrophes naturelles et les épidémies. Et la communauté internationale a la charge, en dernier recours, de se substituer à l’Etat défaillant qui manque à ce devoir.

La responsabilité de protéger a aussi une face qui est tournée vers le droit : ce n’est pas seulement le droit d’accès aux victimes. C’est aussi la responsabilité pénale des individus qui se sont rendus coupables de crimes de guerre, de génocide, de nettoyage ethnique, et de crime contre l’humanité. Ceux-là seront appelés à répondre de leurs actes.

La responsabilité de protéger est une notion ambitieuse. C’est une avancée courageuse. Elle ne permet pas seulement d’intervenir au plus fort des crises. Elle rappelle aussi, solennellement, que les Etats ont des devoirs, qui sont des droits pour les populations. Il est remarquable que des représentants de tous les continents se soient accordés sur ce nouveau principe.

Nul n’a le droit de prendre sa population en otage. Nul n’a le droit de laisser mourir son peuple, alors qu’il est possible de le sauver - en ouvrant les portes aux personnels humanitaires. Fermer la porte aux personnels humanitaires : cela n’a rien à voir avec la souveraineté. C’est la souveraineté poussée jusqu’à l’absurde - qui se trahit elle-même !

Je crois que la question mérite d’être posée : la responsabilité s’arrête-t-elle aux situations de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité, de génocide ?

Que faites-vous, lorsque la population civile est décimée par le choléra, que les moyens sont disponibles pour sauver ceux qui meurent, et que l’Etat ne fait rien, ne peut rien faire, ne veut rien faire - sinon fermer ses portes ? Je pose à nouveau la question : "faut-il les laisser mourir ?" Au nom de quoi ?

Que faites-vous lorsqu’un cyclone a tout ravagé, lorsqu’il y a des milliers de morts et de blessés, et qu’un gouvernement absurde dit : "non" à ceux qui veulent aider ? Quelle est la valeur de ce "non" ? Quelle force a-t-il, dans la bouche de ceux qui trahissent leur devoir ? Quelle force a-t-il, en face de l’impérieuse responsabilité de porter assistance ? Qu’est-ce qui nous arrête et qu’est-ce qui doit nous arrêter ? Il faut savoir ce que l’on veut.

Chers Amis, chaque fois qu’un pays empêchera du personnel humanitaire de porter secours aux populations civiles, la France fera tout ce qui est en son pouvoir pour condamner l’action de ce pays. Elle fera tout ce qui est en son pouvoir pour que la communauté internationale se rallie à cette cause avant qu’il ne soit trop tard.

On ne peut pas se réfugier derrière l’excuse de l’impuissance. Jamais les Etats n’ont disposé d’autant de moyens pour intervenir. Jamais il n’y a eu autant de volontaires, prêts à se rendre sur le terrain. Jamais les moyens logistiques n’ont été à ce point développés. Jamais l’information n’a été à ce point disponible.

Nous pouvons ne rien faire. Mais alors c’est un choix politique. Dans tous les cas, notre impuissance est sans excuse.

Depuis 2005, où en sommes-nous ? La déclaration de 2005 n’est pas une avancée sans suite. Elle n’est pas comme ces étoiles qui brillent d’autant mieux que la nuit les entoure. Le consensus a été renouvelé le 14 septembre 2009 par une Résolution de l’Assemblée générale des Nations unies. C’est un signe encourageant de la constance de la communauté internationale.

Et plus récemment encore, le 11 novembre 2009, le Conseil de sécurité a adopté à l’unanimité une résolution sur la "Protection des civils dans les conflits armés", dans laquelle il reconnaît sa responsabilité propre, au titre de la responsabilité de protéger. C’est la première fois, qu’une résolution fait le lien entre la responsabilité de protéger, et la nécessaire protection des civils dans les conflits armés.

Il est important que la protection des civils dans les conflits armés devienne une priorité de l’action des Nations unies, et qu’elle soit pleinement intégrée au mandat des opérations de maintien de la paix. Mais il est important, aussi, que la protection des civils soit rattachée à la source dont elle découle : la responsabilité des Etats, de protéger leurs populations, et la responsabilité de la communauté internationale, de protéger ceux que personne ne protège !

Chers Amis, vous le voyez, je m’en réjouis : la responsabilité de protéger progresse dans les textes et fait, lentement, son chemin dans les esprits.

Je veux répondre tout de suite à ceux qui disent : "Ce n’est qu’un principe. Ce ne sont que des mots". Non, ce n’est pas qu’un principe. Parce que le fait a précédé le droit. Les Nations unies sont d’abord intervenues sur le terrain, au Timor Oriental, en Albanie, au Sierra Leone, au Kosovo. Elles ont consacré ensuite la responsabilité de protéger.

Nous avons eu des résultats avant même que le principe soit posé et reconnu ! Un Etat - la République du Timor Oriental - est même né de l’ingérence, ce qui était improbable il y a dix ou quinze ans !

Et je pense, après le Kosovo et le Timor, après le Sierra Leone et l’Albanie, tous ces Etats où l’on retrouve non seulement la trace et la mémoire, mais surtout l’esprit de Sergio Vieira de Mello, que l’on peut gagner la partie si tous les conservatismes du monde ne reprennent pas le pouvoir en même temps. Une conscience universelle de notre responsabilité se forge peu à peu. Demain, les crimes d’Auschwitz et ceux des Khmers rouges seront plus difficiles à accomplir.

On n’a pas seulement une loi. On a aussi le juge qui permet de sanctionner. Le complément indispensable de la responsabilité de protéger, c’est la justice pénale internationale. L’une progressera de concert avec l’autre, ou ne progressera pas.

Il y avait eu le tribunal de Nuremberg. Et puis plus rien. Le silence des nations. A la fin des années 90, l’indignation humanitaire a réveillé la conscience publique. Elle a obtenu la création de tribunaux de l’ONU pour la Yougoslavie et pour le Rwanda. Elle a obtenu, surtout, la mise en place d’une Cour pénale internationale.

Ces juridictions existent par la volonté commune des nations qui entendent porter haut et fort la voix de la conscience publique. Ces juridictions ont été créées contre la volonté des gouvernants incriminés - pour des raisons d’ailleurs tout à fait opposées dans le cas du

Rwanda et de l’ex-Yougoslavie. Tantôt on craignait que le Tribunal soit trop clément. Tantôt on lui reprochait une sévérité excessive. Et le débat continue.

Quel est le résultat ? Aujourd’hui le Rwanda, comme les pays de l’ex-Yougoslavie, se réjouissent de l’action entreprise par la justice internationale. La justice a parlé. Et c’est une condition essentielle au retour de la paix. On ne construit pas la paix sur l’injustice, sous prétexte que l’injustice est recouverte du linceul transparent du silence !

Mutilez, coupez, tranchez, volez, annexez, démembrez : vous créez la haine profonde. Vous indignez la conscience universelle. La vengeance couve. L’explosion sera en raison de l’oppression. Quelle est la seule manière d’éviter que la haine, à nouveau, n’explose ? C’est d’empêcher que l’impunité soit la règle !

La justice internationale a un prix, et une condition. C’est que le plus grand nombre d’Etats y participe. Plus les Etats seront nombreux, unis comme par une même pensée, plus ils auront de force pour faire valoir le droit. Les nations réunies ont un pouvoir qu’aucune nation ne peut avoir toute seule, même les plus grandes. Et ce pouvoir, c’est de porter la voix de la conscience humaine.

L’injustice fait son lit des divisions de la communauté internationale. Elle ne subsiste pas longtemps quand elle est privée de soutiens extérieurs, et qu’elle réunit contre elle l’unanimité.

Qu’est-ce qui a rendu possible les crimes de masse lors du délabrement de l’ex-Yougoslavie ? La désunion des pays européens ! Les pays européens n’ont rien pu faire, parce qu’ils étaient politiquement en désaccord sur la conduite à tenir. Qu’est-ce que la crise de Bosnie a démontré ? La nécessité d’une plus grande unité européenne et de la communauté internationale ! Et aujourd’hui, l’Union européenne a tiré les leçons de ces heures difficiles, elle soutient aussi activement la responsabilité de protéger, et travaille aux moyens de sa pleine mise en oeuvre.

Soyons lucides : il a fallu des années pour que la notion de responsabilité de protéger soit adoptée. Il faudra encore bien des efforts pour qu’elle soit appliquée de manière satisfaisante.

Nous sommes confrontés à un triple problème.

Il y a un problème financier : les interventions coûtent cher. La question est sensible, surtout en temps de crise.

Il y a un problème militaire : la formation des troupes, et la rapidité avec laquelle on peut les mobiliser et les déployer.

Enfin et surtout, il y a un problème politique : rallier la volonté des Etats, de tous les Etats, et d’abord la volonté de tous les membres du Conseil de sécurité.

Un énorme travail politique reste à faire. Certains Etats contestent, de plus en plus et je le regrette, l’avancée de 2005, pendant que d’autres contestent le recours aux institutions de l’ONU. Il faut les convaincre, et d’abord par l’exemple, et en prenant l’initiative chaque fois qu’une occasion se présente.

Lors de la crise Kenyane, nous ne pouvions courir le risque d’un nettoyage ethnique. Et nous ne pouvions pas non plus tolérer que le régime de Rangoun bloque l’aide humanitaire destinée aux populations civiles touchées par le cyclone Nargis.

J’ai pris position publiquement sur chacune de ces crises. D’autres membres du Conseil de sécurité ont considéré qu’elles ne faisaient pas partie des cas d’application de la responsabilité de protéger.

Nous ne pourrons les convaincre que si nous comprenons les raisons profondes de leur réticence. Il faut le dire : le climat du monde a changé. Le problème ne concerne pas seulement la responsabilité de protéger. Il concerne, plus largement, l’adhésion au multilatéralisme, le renforcement de la coopération internationale et l’adhésion aux principes mêmes de l’ONU.

Sergio s’en inquiétait déjà. Il avait raison de dire : des progrès considérables ont été accomplis. Mais ils passent désormais inaperçus : nous les tenons pour acquis, et nous ne leur accordons plus l’importance qu’ils méritent. Nous sommes inconscients du prix de notre insouciance. Et cette inconscience, c’est le début du repli.

Que voyons-nous aujourd’hui ? Nous voyons des gouvernements qui s’accrochent à leur intérêt étroit - parce qu’ils n’ont pas compris que la vraie grandeur, la seule grandeur, l’immense victoire : c’est le compromis ! C’est d’être un peu moins sûr de soi mais pour aller plus loin - avec les autres.

Aucun problème d’envergure - je dis bien : aucun - ne pourra bientôt plus se résoudre de manière unilatérale ou bilatérale. C’est vrai pour la responsabilité de protéger. C’est vrai pour les questions climatiques. C’est vrai pour les questions financières. Continuer de croire que l’on peut jouer contre les autres, ou même sans les autres, c’est jouer contre soi !

Quel est le gouvernement du passé ? C’est celui qui se replie derrière les certitudes étroites de la souveraineté. Quel est le gouvernement de l’avenir ? C’est celui qui regarde l’aurore par delà l’horizon, c’est-à-dire l’intérêt collectif de l’humanité qui se lève.

Le vrai gouvernement n’est pas, et ne sera jamais, celui qui va en arrière. Il y a un abîme en effet. Il est derrière nous - dans les réflexes hérités du passé. Prenez garde aux pas en arrière !

Le multilatéralisme est un volontarisme. Il faut bien plus d’audace pour décider un compromis, que pour s’entêter dans l’égoïsme stérile ! Agir avec les autres ce n’est pas renoncer à sa volonté, c’est redoubler de volonté !

Sortons ces gouvernements de la myopie qui est la leur ! Il est temps de leur rappeler qu’il y a quelque chose au-dessus d’eux : la société qu’ils forment tous ensemble. C’est cela le message de Sergio Vieira de Mello ! Il est temps de leur faire remarquer qu’ils doivent s’unir parce qu’ils partagent les mêmes espoirs et les mêmes craintes.

Le repli n’est pas inéluctable. On trouve dans un texte admirable l’affirmation du principe suivant - je le cite : "Le droit de l’Union d’intervenir dans un Etat membre sur décision de la Conférence, dans certaines circonstances graves, à savoir : les crimes de guerre, le génocide et les crimes contre l’humanité".

Savez-vous d’où vient cette phrase ? Savez-vous quel est ce texte ? S’agit-il d’une déclaration de l’Union Européenne ? S’agit-il d’une déclaration des Nations unies ? S’agit-il d’une déclaration de l’OTAN ? Non ! Il s’agit de la Charte de l’Union africaine, article 4, alinéa H ! Et de quand date ce texte ? De juillet 2000, c’est-à-dire cinq ans avant la Déclaration du Sommet mondial de 2005 !

Qui peut dire, après cela, que la responsabilité de protéger est une cause uniquement occidentale, défendue par certains au profit de certains, et d’abord d’eux-mêmes ?

La responsabilité de protéger est une cause universelle. Et que veut dire "universel" ? Cela veut dire que chacun peut se l’approprier. De cette cause, chacun peut faire sa cause - une cause dans laquelle il se reconnaît, une cause dont il est fier ! Pas seulement les Nations unies, mais chaque groupement d’Etats, chaque organisation régionale.

L’Organisation internationale de la Francophonie s’est prononcée à diverses reprises en faveur de la responsabilité de protéger - notamment dans sa déclaration de Ouagadougou, puis dans celle de Saint-Boniface le 14 mai 2006.

L’Union africaine a inscrit la responsabilité de protéger dans sa Charte. L’Union européenne la défend activement, sur tous les fronts. Elle a mis cette notion, et avec elle la prévention, au cœur de la "Stratégie européenne de sécurité".

Je crois que c’est comme cela, aussi, que nous ferons avancer cette cause : à travers les organisations régionales qui, de plus en plus, de mieux en mieux, apportent un semblant de stabilité au monde.

Pour aller de l’avant, nous devons aussi agir au niveau de la conscience publique. C’est la conscience publique qui réveille les gouvernements, et qui les pousse à dépasser un certain égoïsme. C’est la conscience publique qui renverse les tyrans. Parce que les tyrans, qui n’ont pas d’âme, ne savent pas que les peuples en ont une !

Il y a un très beau texte de Victor Hugo qui dit cela - un texte qui préfigure exactement la responsabilité de protéger : "Il y a des heures où la conscience humaine prend la parole et donne aux gouvernements l’ordre de l’écouter".

Qu’avons-nous le plus à craindre aujourd’hui ? Le déclin de l’indignation et l’affaiblissement de la conscience publique. A quoi devons apporter tous nos soins ? Fortifier, éclairer, développer la conscience publique.

Car aujourd’hui l’indignation décline. Chose pire, elle s’organise. Elle s’exerce à heure fixe et à sens unique. Nos protestataires sont parfois devenus hémiplégiques. Ils choisissent parmi les victimes et décrètent que les unes sont attendrissantes tandis que les autres sont obscènes.

Pendant un temps, les images ont porté l’indignation du monde. Pendant un temps on a pu dire : le meilleur ennemi de l’oppression, c’est la photographie. Ce n’est plus vrai. Les massacres perpétrés en Guinée Conakry, en septembre dernier, n’ont pas ému - ou peu, ou pas assez - l’opinion publique. C’est aux gouvernements qu’il est revenu de lutter contre la banalisation.

On pourvoit à l’éclairage des villes. Quand donc comprendra-t-on que la nuit peut se faire aussi dans la conscience publique, et qu’il faut allumer des flambeaux pour les esprits ? Nous devons déjouer les illusions trompeuses des idéologies nouvelles - qui sont nées précisément de l’effondrement des idéologies.

Un piège nous est tendu. Ne tombons pas dans ce piège ! Un piège nous est tendu par tous ceux qui, pour préserver leurs intérêts et pour cacher leurs fautes, se cachent derrière l’étendard de la diversité. Un piège nous est tendu par tous ceux qui, pour échapper à leurs responsabilités, essaient d’instiller chez les défenseurs des droits de l’Homme le doute et la mauvaise conscience. Un piège nous est tendu par tous ceux qui prétendent se battre pour défendre leur culture, alors qu’en vérité ils utilisent la culture comme une arme de guerre - ce qui est détruire l’idée même de culture !

Chers Amis, la responsabilité de protéger avancera dans les faits si elle avance dans les esprits. Nous devons retrouver le sens de l’humanisme véritable : ne pas fuir dans l’horizon désabusé du mieux qui est l’ennemi du bien, chercher la voie étroite entre l’idéal sans action et l’action sans idéal.

Nous avons besoin d’une conscience publique plus forte. C’est notre responsabilité à tous. Nous avons besoin que des Etats plus nombreux viennent la relayer. C’est l’engagement de la France.

L’humanitaire n’est pas seulement un humanisme. C’est un style d’action, une quête de cohérence, qui lentement transforme le monde. Cette quête ne connaît pas de fin, pas de repos, pas de répit. L’âge ne doit pas l’amoindrir. L’histoire ne se stabilise pas, ni dans le bonheur, ni dans le malheur des peuples.

Je pense à tous ceux qui ont cru qu’aucun drame n’était hors de portée de leur indignation. Je pense à ceux qui se sont dévoués au point d’en perdre la vie. Je pense à tous ceux qui partagent cette devise, chantée par Léonard Cohen et que je fais mienne : "On m’a dit : résigne-toi. Je n’ai pas pu"./.