Compte-Rendu "Milton Keynes Future Cities Conference" : retour sur le projet smart city de Milton Keynes

Mots-clés  : Politique ; Innovation ; Internet des Objets ; Données

Le 5 mars 2015 s’est tenue à Milton Keynes, ville située dans le Buckinghamshire au nord-est de Londres, une journée de conférences destinée à présenter et promouvoir le programme de smart city "MK : Smart", suivie d’une demi-journée ouverte aux citoyens afin d’exposer les technologies en cours de développement - telle que l’emblématique voiture automatique. L’ambition de Milton Keynes étant de s’imposer comme moteur sur le secteur prisé des villes dites "intelligentes", cet évènement s’est révélé une intéressante opportunité afin d’obtenir un retour des divers acteurs impliqués mais aussi de mesurer les défis qu’un tel projet est amené à relever.

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Steve Yianni - CEO Transport Systems Catapult
The Open University

1. Smart Cities : quelle vision politique ?

Les enjeux auxquels seront confrontées dans les prochaines décennies les villes britanniques en général, et Milton Keynes en particulier, ont été rappelés d’emblée : croissance et vieillissement de la population [1], gestion des ressources, de l’environnement, des transports, des infrastructures, etc. Quelles sont donc les réponses politiques à une telle situation ?

Sir Alan Wilson, professeur à University College London et qui a présidé les différentes interventions, a rappelé dans son interlocution d’ouverture l’existence du projet Foresight pour les Future Cities, dont il fait également partie. Ce projet, qui consiste en une étude de prospective conduite par le Government Office for Science et pilotée par le Chief Scientific Advisor sir Mark Walport, est destiné à conseiller le gouvernement dans ses initiatives.

La notion de "ville intelligente" semble toutefois susciter beaucoup de questions. Ainsi, le parlementaire Mark Prisk s’est interrogé sur la définition qu’il convient de donner à ce terme plutôt vague, et propose de placer le citoyen au centre de la réflexion : quels sont ses besoins ? Comment l’intégrer davantage dans une approche collaborative de sa citoyenneté ? Comment faire fonctionner le gouvernement au niveau local ? La capacité des parlementaires à légiférer efficacement sur ces questions a néanmoins été sévèrement remise en cause par Martha Lane Fox, chancelier de The Open University, qui a appelé à une formation de la classe politique afin de la rendre apte à s’emparer de ces sujets ...

Au-delà du soutien manifeste du gouvernement aux projets smart cities tels que celui de Milton Keynes - comme avec par exemple le lancement du consortium HyperCatCity en janvier 2015 - la définition d’une réelle vision politique à l’échelle nationale ne semble pas encore acquise.

2. Les données au coeur du programme "MK : Smart"

Les projets technologiques de Milton Keynes ont occupé une part importante de cette journée. Le coeur de "MK : Smart" sera un hub de données (MK Data Hub) en open data, lancé prochainement. Selon Enrico Motta, en charge de "MK : Smart", ce réservoir sera alimenté par des bases de données nationales, mais aussi des sources aussi diverses que les réseaux sociaux, les données satellites (grâce au soutien du Satellite Applications Catapult) ou encore des données directement issues de la ville elle-même, notamment via le réseau de capteurs que la municipalité souhaite mettre en place à grande échelle.

L’objectif est de mettre ces ressources à disposition des citoyens et entreprises, afin qu’ils développent des applications innovantes. Plusieurs domaines phares sont ciblés, tels que les transports, l’eau, la gestion des déchets, ou encore l’énergie. John Miles de l’université de Cambridge a ainsi présenté l’exemple de l’application mobile MotionMap. Elle aura pour but de fournir au citoyen toutes les informations relatives à son besoin de déplacement en temps réel afin d’accompagner sa prise de décision, et ce, quelque soit sa localisation en ville (trajet vers sa destination, axes encombrés, taux de remplissage des parkings ...)

Les voitures automatiques, capables de se piloter sans conducteurs, constituent également un projet phare de Milton Keynes. Sélectionnée pour engager les premiers tests de tels véhicules, elle expérimente actuellement un pod totalement autonome en contexte urbain.

Transport Systems Catapult ’LUTZ Pathfinder’ driverless pod
Crédits : Catapult Central

3. Quid du modèle économique ?

Financé à hauteur de 16M£, dont une partie est prise en charge par le HEFCE (Higher Education Funding Council for England), et reposant sur des partenariats aussi bien avec des organismes publics (Catapult Centres, Universités de Cambridge et d’Oxford, etc.) que privés (BT, E-On, etc.), le programme "MK : Smart" espère construire au cours des mois à venir un business model pérenne d’après Geoff Snelson, directeur de la stratégie au council de Milton Keynes. L’objectif est en effet d’attirer dans la ville des entreprises désireuses de profiter de l’environnement offert et de créer un tissu économique autour de ces technologies "smart".

Les enjeux dépassent toutefois le simple cadre de la municipalité : la pression exercée par la concurrence internationale a été rappelée, et la crainte de se laisser dépasser par d’autres pays sous-tend l’importance accordée à des projets tels que celui de Milton Keynes. Toutefois, la nature même des technologies mises en oeuvre sont encore aujourd’hui à la recherche de leur propre modèle. Ainsi, George Gillespie, le CEO de MIRA, un groupe britannique spécialisé dans l’ingénierie des transports, est revenu sur le challenge que représente la commercialisation de voitures intelligentes, et a insisté sur le besoin de développer des business models collaboratifs dans cette optique.

De même que dans d’autres secteurs de pointe actuellement en plein développement, le système mis en place semble constituer pour le moment un pari sur l’avenir et sur la capacité du programme à générer des revenus stables aptes à rentabiliser les infrastructures prévues.

4. Le citoyen, au coeur de la transformation urbaine ?

Tout au long de cette journée, l’importance de l’intégration des citoyens le plus en amont possible des projets smart cities a été maintes fois répétée. Plusieurs freins ont toutefois été identifiés.

L’exclusion numérique et le manque de compétences élémentaires en informatique (ce que les anglais nomment digital skills) étaient au coeur de l’intervention de Martha Lane Fox, qui est revenue sur l’efficacité de programmes favorisant l’appropriation de l’outil informatique au sein de petites communautés. Le parlementaire Mark Prisk a lui aussi appelé à ne pas oublier que 60% de la population britannique n’est toujours pas équipée de smartphones ... Le danger, a-t-il souligné, est de creuser la fracture entre une élite hyperconnectée et une base handicapée par son manque d’accès aux outils numériques, que ce soit pour des raisons techniques, de compétences, ou - plus complexe - de motivation.

S’assurer que les services proposés répondent bel et bien aux attentes des citoyens constitue en effet une seconde priorité des instigateurs de projets smart cities. Plusieurs intervenants, le Dr. Nicola Millard de BT en tête, sont revenus sur cette épineuse question. N. Millard a rappelé les trois conditions qui pour elles sont indispensables à l’adoption de tels outils : l’utilité de la technologie, sa facilité d’utilisation, et si elle est effectivement utilisée (useful, usable, used). La dimension sociale de l’usage est apparue cruciale, et plusieurs speakers ont insisté sur le rôle de l’exemple, de la démonstration des bénéfices des outils smart cities pour entraîner l’adhésion des citoyens - la demi-journée ayant fait suite à cette conférence s’inscrivant clairement dans une telle démarche.

La place du citoyen au sein des villes intelligentes constitue ainsi une question centrale. Elle sera d’ailleurs au centre d’un Mooc (Massive Open Online Course) qui sera bientôt lancé sur la plateforme britannique FutureLearn. Piloté par Lorraine Hudson de The Open University, ce Mooc aura pour objectif de faire découvrir le sujet à un vaste public à la fois de néophytes et de connaisseurs. Là encore, on retrouve cette approche mêlant pédagogie et communication pour mieux expliquer les projets de villes du futur à la population.

On notera toutefois que la question du comment intégrer les individus à un tel programme dès l’amont, et sur le long terme, n’a guère été évoquée ... Ainsi, bien que la nécessaire implication du citoyen soit au coeur de tous les esprits, on devine qu’il s’agit d’une question soulevant beaucoup d’inquiétudes, car au-delà de la prouesse technologique, c’est in fine sur cette variable que se jouera la réussite d’un projet aussi polymorphe que celui engagé par Milton Keynes.

Pour conclure, on notera que les technologies smart cities - Internet des Objets, véhicules autonomes, etc. -, parce qu’elles relèvent encore de l’innovation la plus récente et touchent à de nombreuses questions sociales, suscitent en ce moment beaucoup de discussions au Royaume-Uni. Cela se manifeste entre autres par l’organisation de rencontres scientifiques pour en en débattre ; ce n’est ainsi pas un hasard si la première édition d’Ingenia Live, un évènement régulier organisé par la Royal Academy of Engineering et destiné à discuter avec l’audience de sujets d’actualité liés à l’ingénierie, a porté sur ces fameuses voitures automatiques qui font aujourd’hui couler beaucoup d’encre.

Sources :

- Site web de l’évènement : http://www.mkfuturecities.org/
- Site web de "MK : Smart" : http://www.mksmart.org/
- Royal Academy of Engineering, Ingenia Live ! "Steering into the unknown : the new age of driverless cars", 10/03/2015 : http://www.raeng.org.uk/events/list-of-events/2015/march-%281%29/ingenia-live

[1La population de Milton Keynes est passée de 70.000 personnes en 1960 à 260.000 aujourd’hui.

publié le 28/05/2015

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